Nuit blanche

L’orage et l’éclaircie coexistantes
par Magalie Lapointe-Libier

La fille de la foudre de Gabrielle Boulianne-Tremblay

Date de parution
4 août 2025

Éditeur
Éditions Marchand de feuilles

Critique publiée le
1er juillet 2026
 
 

Gabrielle Boulianne-Tremblay, originaire de Charlevoix, est une autrice aux multiples talents : elle est une actrice, scénariste et militante engagée pour les droits de la personne, notamment ceux des personnes trans. Sa performance dans le film acclamé Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau lui a valu une nomination aux prix Écrans canadiens dans la catégorie meilleure actrice de soutien (une première pour une femme trans !). Son talent est reconnu non seulement à l’écran, mais aussi dans l’écriture, comme autrice à part entière : en 2025, elle est lauréate, pour son apport dans la culture et la littérature canadienne, du prix Bibliothèque et Archives Canada. Le roman La fille d’elle-même, publié aux éditions Marchand de feuilles en 2021, est récompensé par le Prix des libraires du Québec (catégorie Roman | Nouvelles | Récit – 2022). La fille de la foudre, publié en aout 2025, prolonge et approfondit le parcours de son personnage. Là où le premier roman répondait à l’interrogation « Qui suis-je ? », celui-ci se demande « Que suis-je ? »

Le roman La fille de la foudre ouvre la réflexion sur l’expérience de la transidentité, abordant sans détour la transphobie, la santé mentale, la dépendance affective et l’alcoolisme de la protagoniste, ainsi que sur le rapport à la famille et aux relations de couple. Ce roman d’autofiction s’inscrit dans un travail d’acceptation de soi, où nommer devient un geste central. Cette démarche passe par une introspection : c’est à travers des années de thérapie que l’autrice a compris qu’elle vit avec le trouble de la personnalité limite, qu’elle maitrisait tant bien que mal grâce à l’ivresse des boissons et des corps. L’écriture exaltée et imagée du livre reflète l’intensité de sa protagoniste dans sa quête identitaire, alors qu’elle tente de jongler avec ce trouble. Boulianne-Tremblay réussit avec brio à faire ressentir au lectorat le versant sombre de la pathologie : « Si en moins de quarante-huit heures des doigts ne m’ont pas effleurée, des paumes ne se sont pas déposées sur moi, mon cœur veut mourir plus vite. Je ne sais toujours pas combien de battements de cœur m’ont été alloués à ma naissance. » (p. 66) La narratrice, qui souffre de dépendance affective, passe par les excès : elle doit vivre vite, combler le vide par les chairs et l’alcool, jusqu’à l’épuisement : « Encore une soirée où je me suis cherchée dans le fond des bouteilles. Ça commence par “J’aime la vie” et ça se termine par “Je n’en peux plus.” »(p. 43) En entrevue au journal Le Devoir, l’autrice décrit le trouble avec une image évocatrice : « C’est comme une journée de soleil où il pleut en même temps. Comme aujourd’hui. Il y a dans le réel une sorte de dichotomie du paysage1. »

Sur ce point, la plume de Boulianne-Tremblay vaut la peine d’être soulignée comme une des forces du roman. La fille de la foudre s’adresse aux gens qui apprécient écorner des pages et surligner des passages. Un exemple parmi tant d’autres ; à la première du Festival international du film de Toronto, où la protagoniste est nominée, la validation soudaine du public lui donne un vertige anxiogène : « J’aimerais humer la peau des fleurs sous la rosée de matins attendus de pied ferme, pouvoir dire que je n’ai pas vécu pour rien. […] J’aimerais être émotionnellement liée aux belles choses qui m’arrivent. Sourire relève de l’Olympiade. Oui, c’est possible de se demander si le soleil va continuer de se lever, de l’attendre au bout de son lit chaque nuit pour être certaine que la veille, ce n’était pas la dernière fois qu’on le voyait. » (p. 97)

À travers ce cheminement personnel, des moments de beauté prennent racine, comme quand la protagoniste décide sur un coup de tête de partir en randonnée à Charlevoix avec Khalil, une personne qu’elle apprend à apprécier, lentement. Ce dernier lui décrira des faits intéressants sur cette région : le paysage a été transformé par l’impact de cette météorite, qui remonte à 430 millions d’années.Le lectorat assiste au développement du lien affectif les liant : « Il me rapproche de lui. Je ne cherche pas à savoir ce que nous devenons. Nous sommes, simplement. Nous ne cherchons pas à emprunter un costume, à remplir un rôle, à faire dévier la lumière. Elle entre en nous. Nous bouscule. Nous la laissons atterrir, tout comme elle le fait sur les pierres, les plantes, les arbres, le sentier. Elle ne pardonne pas, elle montre les aspérités et tout ce qui nous compose. » (p. 238) Avec son accompagnement tout en douceur, contraire au tumulte auquel elle est habituée, Khalil aidera à la reconstruction de la narratrice.

Dans la deuxième partie, cette dernière éprouve l’expérience difficile de la transphobie, dans une manifestation antitrans. Pour la décrire, Boulianne-Tremblay s’est inspirée de son propre vécu, quand, dans un rassemblement au Québec, des gens martelaient leur refus que les identités de genre soient enseignées à l’école. Ce roman rend visible une partie de la population, en les mettant en scène dans leur vie quotidienne, dans leurs combats, dans leurs réussites, pour offrir une représentation humanisante. Dans une entrevue à Radio-Canada autour de ce plus récent livre, l’autrice mentionne à l’animatrice Rose-Aimée Automne T. Morin qu’« on a le dos large, mais moi je pense qu’on a un cœur encore plus grand que ça2 ». Le roman est une lumière bienveillante à travers le marasme politique contemporain.

Gabrielle Boulianne-Tremblay nous offre La fille de la foudre dont l’écriture lyrique, ancrée dans une expérience ressentie et sensible, ouvre un espace de dialogue. Les lecteur·rice·s y découvrent une narratrice dont la transformation ne peut que les émouvoir ; pour ma part, en refermant le livre, je me suis sentie fortunée de l’avoir l’accompagnée à travers ce parcours.

 


1. Sarah-Louise Pelletier-Morin, «“La fille de la foudre” : la faille par où entre la lumière», Le Devoir, [En ligne], 9 août 2025, Disponible sur https://www.ledevoir.com/lire/908164/fille-foudre-faille-ou-entre-lumiere Retour

2. Rose-Aimée Automne T. Morin. « Mardi 5 août 2025 : Le film À bicyclette et le roman La fille de la foudre, [Entrevue] », Points de repère, Radio-Canada Ohdio, 5 août 2025, disponible sur https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/points-de-repere/segments/rattrapage/2143823/entrevue-avec-gabrielle-tremblay-boulianne-pour-livre-fille-foudre Retour