Le fanal allumé sur une pile de livres
par Félix-Antoine Désilets-Rousseau
L’envers de la tapisserie : propos sur l’art de la traduction d’Alberto Manguel, traduction d’Émilie Fernandez

Date de parution
4 février 2026
Éditeur
Leméac éditeur
Critique publiée le
1 avril 2026
Quand j’entre dans un livre d’Alberto Manguel, j’y entre avec une image bien précise en tête, celle de l’incipit des Yeux bleus de Mistassini, roman de Jacques Poulin. Jimmy, ayant les idées embrumées tout en marchant dans le Vieux-Québec, croise du regard la couverture d’Une histoire de la lecture dans une vitrine d’une librairie. Le personnage croit y apercevoir l’image d’un phare, mais, une fois plus près du livre, il réalise qu’il s’agit plutôt d’une pile de livres sur laquelle repose un fanal allumé.
Cette image résume bien la démarche de Manguel dans son plus récent livre, L’envers de la tapisserie : propos sur l’art de la traduction, où l’écrivain argentin tient ce fanal allumé pour guider le lecteur et la lectrice, pour l’inviter à accepter l’ambigüité de la traduction. La question qu’il pose est toute simple : qui lisons-nous lorsque nous lisons une œuvre traduite ? La réponse, elle, fidèle aux habitudes de Manguel, demande de la complexité, demande à voir au-delà de l’auteur ou de l’autrice lu dans une traduction, puisque « lorsque nous lisons les littératures d’autres langues, écrit Manguel, nous lisons le travail de traducteurs dont nous oublions souvent les noms et qui sont rarement reconnus dans les histoires officielles de la littérature. » (p. 66) Peut-être est-ce par souci de réhabiliter ces travailleurs et travailleuses de l’ombre qui permettent de construire la tapisserie universelle de nos récits collectifs que Manguel dédie ce livre au « morisque anonyme qui acheva en un mois et demi chez Cerventès la traduction du Don Quichotte de Cide Hamete Benengeli » (p. 7) ou peut-être aussi est-ce simplement par amour de la traduction qui, selon l’auteur, « peut être (doit être) la forme la plus assidue de lecture » (p. 14).
Divisé en une quarantaine de courts fragments, où chacun porte le titre d’une thématique, cet essai fait de la traduction tantôt une histoire d’amour, tantôt une exigence du réel. À travers ces fragments, c’est toute la vision de la traduction de Manguel qui se déploie, qui prend forme. Pour l’Argentin, elle est d’abord un « transport » (p. 18), un déplacement pour devenir ensuite une « piraterie » (p. 19), une « pureté contestée » (p. 25), voire une méthode de « reproduction » (p. 29). Elle devient par la suite une « exégèse », ou même un « acte politique » (p. 30), ou encore une « réponse aux questions posées par le texte original » (p. 35), se mutant ainsi en une sorte de « sosie du texte original ». (p. 61) Mais à travers ses différentes conceptions réside en Manguel une idée forte, voire violente, où toute traduction doit d’abord tuer le texte d’origine pour que le nouveau puisse advenir, puisse enfin naitre. C’est ainsi, par cette attestation de la mort de l’origine, que « le traducteur a la permission de tourner la dernière page et de commencer la première. » (p.101) Et dans cette forme, la traduction devient une sorte de « renaissance » (p. 68) et pousse Manguel à écrire que « toute traduction est une élégie » (p. 15), une sorte d’ode au vivant et à sa diversité. Les œuvres traduites, inconsciemment ou non, engage le lectorat dans un mouvement qui le dépasse, un mouvement tissé de paroles qui se confondent dans la brume des autres et « où se trouve le désir de s’adresser non seulement aux lecteurs sur cette rive du temps, mais aussi à ceux dont les jargons sont encore à inventer, de nouveaux mots qui un jour leur ouvriront les yeux sur de nouvelles significations. » (p. 83-84)
Si cette image du fanal allumé au-dessus d’une pile de livres me fascine tant et me permet d’entrer dans l’univers livresque de Manguel, c’est qu’elle est représentative de l’œuvre de l’essayiste. Manguel voit le réel à travers le prisme du langage, il traque l’ambigüité dans le langage même jusqu’à l’épuiser. Et quand les mots ne suffisent plus, c’est « l’art qui naît, écrit-il, parce que le langage est voué à l’échec. » (p. 16) Et cet art du récit, ce qui nous permet de le tenir entre nos mains, rappelle l’essayiste avec force, ce sont ces traducteurs, ces gens de l’ombre qui tissent les textes et qui les ajoutent à la bibliothèque du monde.