L’amour est résistance
par Charlie Bourgeois
Le monde est à toi de Martine Delvaux, illustré par Catherine Gauthier

Date de parution
4 mars 2026
Éditeur
Héliotrope
Critique publiée le
1er mars 2026
Le monde est à toi de Martine Delvaux est un essai qui avance par fragments, entrelaçant des souvenirs qui sculptent l’avenir, des listes et des citations. On y navigue, un souhait ou un conseil à la fois, comme autant de tentatives pour dire l’amour, le penser, le transmettre. La voix de Delvaux se mêle à d’autres : à des héritages de femmes, à des échos du passé, et à des récits collectifs, faisant de ce livre un espace de dialogue entre l’intime et le politique. Cette manière d’écrire par fragments, en faisant dialoguer sa propre voix avec d’autres, s’inscrit pleinement dans le style de Martine Delvaux. On retrouve également cette approche dans Pompières et pyromanes et dans
Que signifie aimer en féministe ? Comment penser le féminisme à partir de l’amour ? Comment transmettre, protéger, aimer sans posséder, et inscrire l’amour dans un combat commun ?
Martine Delvaux tente de répondre à ces questions en posant un regard de mère-féministe, en s’appuyant sur son expérience personnelle d’amour pour sa fille et sur son fidèle engagement dans le combat pour l’égalité. Elle tisse habilement un dialogue puissant entre les époques et les luttes, en mettant de l’avant des voix marquantes, inspirantes, incontournables. De Marguerite Duras à Sara Ahmed, de Martin Luther King à Virginia Woolf, de bell hooks à Toni Morrison, en passant même par Beyoncé, ces références montrent que les combats qui sont menés depuis des décennies sont loin d’être achevés et qu’il appartient à chacun·e d’entre nous de poursuivre ce qui a été entamé. Ancré dans les discours de ces figures dont l’écho traverse le temps, Le monde est à toi cherche des réponses pour l’autrice elle-même, pour sa fille, pour nous, lecteur·rice·s, et pour l’avenir, un avenir indissociable de la justice sociale. En ce sens, le fil conducteur de l’œuvre est l’amour de l’autre et le désir puissant de protéger la différence pour en faire une force collective.
Il s’agit d’une exploration intime de la posture de Martine Delvaux en tant que mère, féministe, amoureuse du monde et de la vie. En effet, elle y explore ses désirs, ses instincts et ses rêves, tous centrés sur son aspiration à être à la fois une bonne mère, une personne socialement engagée, une amante attentive et une professeure accomplie. Ses instincts prennent parfois la forme de listes : conseils, demandes, choses à faire, à ne pas dire, à ne pas reproduire pour devenir la meilleure version d’elle-même, pour guider son enfant vers une posture de bienveillance et d’engagement.
Le livre est également enrichi par les illustrations de l’artiste Catherine Gauthier. Un peu plus d’une quinzaine d’images viennent ponctuer le récit, compléter et illustrer les propos de Delvaux. Grâce à son trait précis, le style très réaliste de Catherine Gauthier se distingue par un travail attentif des lignes, des textures et des contrastes. Réalisées au crayon, en noir et blanc, les illustrations sont riches de détails et rendent le texte plus vivant. Elles font en sorte qu’il s’imprègne encore plus profondément en nous. La combinaison des mots et des images rend l’expérience de lecture particulièrement marquante et percutante.
Féministe
Les féministes et les mères-féministes ont un impact réel sur l’avenir du monde et de leurs enfants. Les gestes posés par ces femmes façonnent concrètement l’avenir du monde.
Delvaux le rappelle en donnant l’exemple marquant du 24 octobre 1975 en Islande, où 25 000 femmes se sont réunies pour protester contre les inégalités économiques entre les genres. Cinq ans plus tard, le pays élisait la première femme présidente au monde. « Il faut les grèves des femmes pour s’opposer à la non-mixité du monde dans lequel on vit. » (p. 57), nous dit Delvaux. Elle insiste toujours sur le fait que le féminisme n’est pas un mouvement contre les hommes. Il s’agit plutôt de créer des espaces non mixtes pour reprendre la parole, reprendre le contrôle du récit, de notre histoire, pour être vues, entendues, et, peut-être, enfin écoutées. Être féministe, c’est vouloir apprendre et comprendre, tenter de saisir la complexité du monde pour le rendre toujours plus juste.
« Être féministe, ce n’est pas, comme certains individus se plaisent à le caricaturer, se complaire dans une position de victime. Être féministe, c’est être vigilante, curieuse et à l’affût, critique et soupçonneuse des discours dominants. C’est regarder derrière pour voir devant et continuer à rêver, par des paroles et des gestes militants, un monde plus tolérable, un monde où l’on vivrait mieux. » (p. 73)
Vraisemblablement, le féminisme traverse toutes les sphères de sa vie. Martine Delvaux choisit de « découvrir et protéger la différence au lieu de chercher à l’amalgamer » (p. 111), et elle le fait avec douceur, ouverture et bienveillance. La reconnaissance des différences ne divise pas, non, elle rassemble et transforme plutôt la diversité en force collective.
Mère
Son rôle en tant que mère-féministe est clair : faire en sorte que le féminisme devienne une évidence, un socle, un point de départ. Que son enfant puisse choisir « le féminisme plutôt que la discrimination, le sexisme, la misogynie. » (p. 133) C’est ce qu’elle transmet volontairement, authentiquement, à sa fille, « la fille postféministe d’une mère féministe. » (p. 133)
À la page 46, on retrouve une image représentant une femme adossée à un test de grossesse géant. À une extrémité du test, figure une boussole, et à l’autre, une grenade. Cette image d’antithèse met en scène une conception profondément binaire de la maternité : « avoir un enfant donne tout son sens à la vie, […] [ou] détruit la vie » (p. 45). Cette vision extrême, encore largement répandue dans l’imaginaire collectif, est remise en question par Martine Delvaux.
Pour elle, la maternité est plus complexe : elle doit être un désir, et non une obligation ou un simple rite de passage. Delvaux ne glorifie pas la maternité comme apogée de la féminité, mais elle ne la condamne pas non plus au nom, par exemple, de l’égalité d’accès au travail ou au pouvoir.
Est-ce que ne pas avoir d’enfant est un acte féministe ou en avoir un·e l’est davantage ? Elle refuse de choisir. Elle a eu une enfant, et elle l’aime. Cette enfant est le centre de sa vie, mais pas « le cœur de son identité » (p. 86).
C’est précisément à partir de cette position nuancée que Delvaux pense et habite sa maternité au quotidien. Dans son rôle de mère, elle juge essentiel de nommer les réalités afin de les comprendre et de les accepter. Il faut nommer pour saisir la diversité du monde et des expériences, pour déconstruire les préjugés, et pour offrir une nouvelle grammaire du monde à son enfant afin que cette dernière puisse lire la réalité autrement. Comprendre, accepter, aimer.
Être féministe implique aussi de reconnaitre sa position de privilège : « J’ai la peau blanche, j’ai fait des études avancées, je suis professeure d’université, je fais partie de cette tranche de la société qui ne manque de rien et dont les souffrances demeurent les souffrances des privilégiés. » (p. 66)
Être une mère féministe, c’est également transmettre cette conscience à son enfant. Cette posture se déploie dans l’une des listes de choses à faire absolument :
« Te rappeler qui tu es : blanche, née avec un corps en plutôt bonne santé, dans une famille de classe moyenne, sur un territoire où vivaient des peuples déjà et que tes ancêtres d’Europe ont colonisés. Te rappeler que, malgré tous les écueils, tous les dangers, tous les risques, tout ce dont tu pourrais être privée, il reste que tu es privilégiée. » (p. 52)
Martine Delvaux explore le féminisme et la maternité comme des espaces d’amour inconditionnel qui dépassent largement la relation mère-enfant. Être féministe et mère, c’est apprendre à son enfant à reconnaitre ses privilèges afin de l’amener à soutenir et à respecter tout le monde, quel que soit le genre, l’origine ethnoculturelle, l’orientation sexuelle ou l’histoire de chacun·e. Être féministe, c’est reconnaitre que tout le monde mérite d’exister, d’être entendu et validé, et que la force réside dans le collectif. Et être mère et féministe, c’est le transmettre.
À travers son rôle de mère, Delvaux enseigne des valeurs de solidarité et de justice sociale. Elle participe donc à rendre le monde plus juste et plus bienveillant : « Il faut s’opposer sans cesse aux dominations et aux inégalités. » (p. 72) et « défendre toutes les vies » (p. 76). Transmettre ces valeurs à son enfant fait de la maternité un acte profondément politique et humaniste. Dans cette perspective, Delvaux suggère que la réflexion sur le féminisme s’inscrit dans un horizon plus large, celui de l’humanisme : apprendre à agir avec et pour les autres permet de construire un monde plus juste et solidaire. En ce sens, reconnaitre l’humanité en chacun·e implique aussi d’accepter la nôtre avec nos peurs et notre fragilité. Delvaux met en avant la force collective et l’importance de prendre sa place dans le monde tout en respectant celle des autres. Elle nous invite à réfléchir sur la question du féministe en tant que valeur fondamentale. Se pourrait-il qu’être féministe, ce soit défendre le droit à la vie, à la dignité ainsi qu’à l’égalité de traitement qui revient à tout le monde ? Lutter pour le féminisme, ce serait défendre les droits de la personne les plus essentiels.
Le monde est à toi nous invite à réfléchir sur notre place dans le monde en nous poussant à ouvrir le dialogue et à créer des espaces d’égalité et de bienveillance. À chaque geste que l’on pose et à chaque choix que l’on fait au quotidien, nous pouvons participer à bâtir un monde plus juste. Delvaux termine le livre par une liste de conseils, de demandes et d’injonctions adressées à sa fille en l’invitant à se tenir debout, à trouver sa place dans le monde, ce monde qui est à elle autant qu’à nous, qu’à vous, qu’à elleux. Ce monde qu’elle a le droit d’occuper pleinement, simplement parce qu’elle le mérite en tant qu’être humaine.
Réfléchir, découvrir, agir, écouter : ce sont des actes d’amour. Un amour qui protège, qui élève, qui rassemble. Le monde est à nous.