La vulnérabilité écrite sans trahison
par Gabrielle Poliquin
Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux de Nathalie Plaat

Date de parution
18 septembre 2024
Éditeur
Presses de l'Université de Montréal
Critique publiée le
24 juin 2026
Le dernier livre de Nathalie Plaat se déploie par fragments, sous la poésie de Richard Desjardins, dont les paroles viennent titrer chacun des chapitres au diapason du récit. La langue se laisse découper, relancer, suspendre ; elle est tenue par ces interstices musicaux, où chaque intertexte choisi ouvre une parcelle de mémoire enchâssée dans la continuité de l’histoire.
Dans l’essai Mourir de froid, c’est beau, c’est long, c’est délicieux, paru en 2024 aux Publications de l’Université de Montréal dans la collection Les salicaires, la psychologue de formation revient avec grande finesse sur sa toute première relation amoureuse. Cette relation avec un homme dont la trajectoire se défait sous les effets de la maladie mentale inscrit des traces jusque dans les zones les plus reculées de l’identité de la narratrice.
Le regard comme responsabilité
À partir de cette organisation apparait une logique en spirale : une mémoire qui se raconte par des blocs sensibles qui ne sont jamais tout à fait raccordés, mais puisés au plus près de la vie de l’autrice. Le texte s’enracine autour d’une relation fondatrice avec une personne peu à peu confrontée à des enjeux psychotiques et fait glisser la question du regard vers une responsabilité éthique concrète, celle de ne pas réduire le drame à un objet de fiction, puisqu’il ne s’agit pas d’une fiction distanciée, mais d’un matériau de vie exposé et travaillé depuis l’intérieur. En ce sens, Plaat suggère que son ancien compagnon circule dans une proximité constante : « tu es mon installation permanente, mon festival charnel toujours à portée de pensée. » (p. 10) La relation ne se laisse pas cadrer comme un objet extérieur ; elle persiste comme une présence dans la colonne mentale de la narratrice. Ici, le glissement possible tiendrait dans le fait d’exotiser le vécu de l’Autre, jusqu’à verser dans le voyeurisme. Pour autant, ce n’est pas ce qui advient.
Oscillant entre affection, fascination, inquiétude et vigilance, le regard de l’autrice ne se fige jamais dans une seule posture. Cette oscillation empêche toute lecture univoque. L’Autre n’est ni réduit à une figure abstraite de souffrance ni neutralisé dans une représentation idéalisée. Il y a toutefois des instants où l’on remarque une forme d’aveuglement momentané, comme si la lucidité venait à buter contre l’élan affectif sans parvenir à le contenir. Ou peut-être, plus troublant encore, comme si elle acceptait volontairement de ne pas le contenir : « tes lèvres goûtent un peu le désespoir, ce qui me ravit. » (p. 13)
En exposant des zones qui parfois se superposent de manière contradictoire, le texte laisse exister la complexité de l’attraction. C’est dans cette tension qu’une éthique du regard s’installe comme façon de tenir ensemble ce qui résiste à la synthèse. Cette notion, à la croisée de la morale, de la philosophie et de l’esthétique, engage dans le champ littéraire une responsabilité narrative concrète, soit celle de maintenir l’Autre dans ses nuances et ses aspérités.
Le texte ne résout pas l’ambivalence. Même lorsqu’il frôle une forme de fétichisation de la fragilité, l’Autre ne s’y laisse pas réduire. Il échappe plutôt à cette projection et se loge dans cet aveu d’incomplétude. Ainsi, le regard ne se fixe pas sur une seule interprétation de la relation. Il produit une forme de densité qui résiste aux lectures simplificatrices, qu’elles soient romantiques ou pathologisantes : « avec toi, j’avais appris à faire éclater la cascade, fendre le barrage, arracher à la mélancolie quelque chose qui la retournait pour en dévoiler l’envers. » (p. 67)
L’évocation du rôle professionnel élargit cette dynamique : « peut-être que je suis psy simplement pour essayer de te sauver une ultime fois. » (p. 181) Le regard ne se limite plus à la sphère intime, mais se prolonge dans une logique de soin et de réparation. Le lien devient une responsabilité qui se rejoue dans la pratique clinique de Plaat. Attentive aux variations du vécu et aux déplacements du lien, la posture de la psychologue se précise. Dans le livre, cela se mesure surtout à la conscience que dire n’est jamais neutre : le choix des mots y révèle une sensibilité et une empathie constitutives de son approche thérapeutique et littéraire.
La beauté redoutable dans la langue
Se dessine dans cet essai une écriture du regard qui sait ce que ça coûte d’être vrai. En cela, le livre s’inscrit dans une tradition d’écritures contemporaines autofictionnelles — de Fanie Demeule à Marie-Sissi Labrèche — attentives aux zones fragiles de l’expérience humaine. Comme si l’écriture se tenait précisément sur cette ligne d’équilibre, Nathalie Plaat reste au contact d’une réalité vulnérable, sans la détourner, en maintenant ses tensions, du délicieux à l’inconfortable, pour nous offrir une lecture d’une beauté redoutable. Ce qui fait la singularité du livre tient au frottement entre son matériau autobiographique et sa langue lyrique extrêmement travaillée. Un récit de soi qui se recompose dans une écriture d’une précision rare, portée par une musicalité et une intelligence qui m’ont saisie comme cela ne m’était pas arrivé depuis bon nombre d’années.