Là où brule la colère, s’allume la solidarité
par Charlie Bourgeois
Pompières et pyromanes de Martine Delvaux

Date de parution
21 septembre 2021
Éditeur
Héliotrope
Critique publiée le
29 octobre 2025
Le feu peut faire peur autant qu’il peut être réconfortant. Regarder les flammes danser dans un foyer demeure l’une des plus belles activités qui soient, bien que le feu puisse aussi incarner nos pires cauchemars. C’est sans doute en raison de ce contraste fascinant que le champ lexical du feu et les expressions qui y sont associées forment un réservoir presque inépuisable qui nourrit notre imagination depuis toujours et qui permet de nous imaginer la destruction, la passion et la révolte.
Martine Delvaux, écrivaine fondamentalement animée par le désir et la recherche de justice sociale, attise le feu de la révolte pour éveiller, provoquer et questionner son lectorat, autant sur le plan collectif que personnel, en l’invitant à prendre conscience de la complexité des luttes féministes et de la nécessité d’écouter les voix marginales. Elle mène un combat intersectionnel1 où s’entrecroisent les luttes féministes, écologistes et décoloniales, et donne la parole aux opprimé·es, aux personnes subissant des oppressions multiples et des exclusions, et ce même au sein des luttes féministes qui se veulent unifiantes et universelles. Elle brule dans le feu de la révolte féministe et nous y entraine avec ses mots.
Attiser le feu sacré
Pompières et pyromanes, publié chez Héliotrope, est un essai mélangeant poésie, réflexion féministe intersectionnelle et décoloniale, correspondance épistolaire entre une mère et sa fille, réflexion sur la maternité et analyse écoféministe. Il met de l’avant la figure du feu comme métaphore de la révolte et de la destruction, mais aussi de la régénération. L’œuvre est un amalgame de passé, de présent et de futur, dans lequel la temporalité et les personnages sont éclatés. Pompières et pyromanes ne suit pas un récit linéaire, mais avance à un rythme effréné par associations d’idées, de références, d’images, toutes obsédantes pour Martine Delvaux. Pour elle, l’inspiration est partout. Elle s’inspire de discours, de films, de musique, d’articles, de livres pour filer sa propre pensée. Les voix s’entrecroisent et communiquent dans ce texte écrit en un seul chapitre, où les idées s’enflamment et s’enrichissent mutuellement. Dans tout le texte, l’autrice adopte une voix intime, presque confessionnelle, où elle explore ses propres obsessions, colères, blessures et espérances, rejoignant celles des autres femmes. Il opère dans cette œuvre un glissement vers la fluidité d’un monologue intérieur qui se déploie dans une pensée incarnée, intime, à travers une voix qui s’adresse autant à elle-même qu’à son lectorat. D’ailleurs, pendant la lecture, la transformation s’opère moins chez les personnages que chez le lectorat à cause de la manière dont le texte se construit : il nous amène à repenser notre rapport au monde et notre place dans celui-ci.
Pompières et pyromanes s’ancre dans une réalité plurielle, mettant en lumière des connaissances sur le feu issues à la fois des savoirs ancestraux autochtones et des enjeux modernes, parfois terrifiants.
D’un côté, le brulis ou feu dirigé consiste à contrôler le feu pour favoriser la régénération des sols, des plantes et de la faune. Il s’agit d’une pratique brillante pour prévenir les feux de forêt catastrophiques en réduisant la matière combustible. Par chance, elle est, semble-t-il, de plus en plus étudiée et intégrée dans les pratiques modernes de foresterie durable et de conservation, surtout en Amérique du Nord.
D’un autre côté, le feu, de nos jours amplifié par les activités humaines et le réchauffement climatique, peut devenir terriblement destructeur, allant jusqu’à provoquer des catastrophes écologiques ou sociales qui échappent à tout contrôle.
Cette oscillation entre les pratiques pour contrôler le feu et l’incontrôlable incendie fait bien écho à la manière dont Delvaux s’approprie ce symbole. Pour elle, le feu dépasse la dimension matérielle et incarne une métaphore des luttes sociales. Dans son essai, Martine Delvaux élabore une critique de la société actuelle à travers les yeux de deux figures improbables, atypiques et symboliques à la fois : les pompières et les pyromanes.
D’abord les pompières. Leur mission est évidemment d’éteindre les feux. Ici, ces feux représentent les oppressions quotidiennes vécues par les femmes de différentes sphères de la société, à travers divers groupes issus de multiples intersections. Elles incarnent la vigilance, la résistance et la protection devant les dangers qui menacent la liberté, l’égalité, la sécurité, l’inclusion et le bien-être.
Ensuite, les pyromanes. Ce nom épicène vient du grec pyro, « feu » et manie, « folie ». Les folles et les fous du feu. Les pyromanes (ici entendu au féminin) cultivent leur feu intérieur, le feu sacré du militantisme pour la justice sociale, tandis que les pyromanes (ici entendu au masculin) oppressent, jugent, pointent du doigt, brulent au bucher les braves pompières enflammées. Celles-là mêmes qui éteindront éventuellement les flammes, avec sang-froid (ou chaud)!
Remarquez le cercle vicieux dans lequel Delvaux nous entraine : c’est un feu qui se nourrit de feu, où les dilemmes entre éteindre ou allumer les flammes, être pompière ou pyromane, s’entrelacent en de dangereux jeux qui reflètent parfaitement la complexité des luttes écoféministes intersectionnelles.
Notez bien qu’on retrouve malgré tout une présence masculine positive dans Pompières et pyromanes. Il ne s’agit pas ici de condamner et de jeter le blâme sur les « méchants hommes », mais de rassembler les privilégiés, de les inviter à ouvrir la discussion et à renégocier leur place dans le monde pour donner de l’espace aux plus désavantagé·es. Je prends l’exemple du personnage de Patrick, qui, devant une crise violente, affirme qu’il préférerait mourir au service du bien commun que vivre en endossant des injustices immondes. Nous avons besoin de plus de Patrick dans ce monde.
Entretenir la flamme
Pompières et pyromanes contient un nombre incroyable de références intertextuelles. Martine Delvaux fait référence à une centaine de livres, de films, d’articles et de chansons. La fragmentation volontaire du discours peut causer une légère confusion dans les premières pages, mais on s’habitue très rapidement au rythme et au ton de l’autrice. Il est impressionnant de voir comment ces centaines de voix peuvent former un chœur qui véhicule et est au service d’un même message. En écrivant de cette manière, Martine Delvaux refuse les discours homogènes, faisant de l’hétérogénéité une force collective. Ce tissu collectif permet à l’autrice de partager avec les autres voix féministes le poids du message véhiculé. Cette accumulation de paroles militantes nourrit le texte en le transformant en un espace sécuritaire dans lequel la pensée s’établit de manière horizontale, où les discours communiquent entre eux et ne sont pas hiérarchisés.
Au sein de ce collectif, des militantes contemporaines de plusieurs horizons se côtoient, mais le portrait n’est pas complet. Certaines perspectives demeurent peu représentées dans ce chœur, notamment la vision autochtone. À travers cette tension entre tentative d’inclusion et oubli, Delvaux montre que même dans un texte qui se veut ouvert et inclusif, des silences persistent. Il faut alors crier encore plus fort.
De ces silences émerge une invitation pour le lectorat à prendre la juste mesure de sa responsabilité individuelle quant à la préservation du monde, tout en soufflant sur les braises de la responsabilité collective. De fait, l’autrice exprime avec une honnêteté bouleversante le poids de sa propre imputabilité :
« Est-ce que j’aurais invité un enfant dans ce monde si j’avais été parfaitement consciente de ce qui était en train de se produire? Est-ce que j’aurais eu cet élan si j’avais su le coût que représentent les humains pour l’environnement? Est-ce que ta naissance devait nécessairement s’accompagner de mon aveuglement? Ce que je sais, c’est que tu es aux prises avec un monde que j’ai participé à fabriquer. Ce qui veut dire que j’ai participé, moi aussi, à le détruire. Ce qui veut dire que je dois participer à le sauver. » (p. 25)
Cette réflexion illustre la dualité entre conscience individuelle et action collective, et montre comment l’autrice met son propre vécu au service d’une prise de conscience plus large, incitant le lectorat à se questionner et à agir à son tour. Quand j’ai lu ce passage, j’ai tout de suite pensé à deux œuvres qui dialoguent avec Pompières et pyromanes, puisqu’elles présentent toutes deux la maternité comme un choix politique. Il s’agit de la pièce Lysis, de Fanny Britt et Alexia Bürger, et du roman Faire la romance, de Sarah-Maude Beauchesne. Dans Lysis, on retrouve l’idée que les femmes détiennent un pouvoir ultime : elles peuvent décider d’enfanter… ou non, de perpétuer la race humaine… ou non. Sarah-Maude Beauchesne, quant à elle, s’accorde le droit de défier le consensus social dictant aux femmes leur devoir d’être mère. En écrivant et en donnant à d’autres femmes la possibilité de se reconnaitre, elle revendique la liberté de décider d’avoir ou non des enfants, et, par le fait même, se positionne par rapport au diktat social qui impose la maternité. Dans les trois œuvres, l’expérience intime de la maternité n’est pas évoquée comme une donnée biologique, mais plutôt comme un vecteur servant à interroger le pouvoir des femmes sur l’avenir du monde. Plus précisément, dans Pompières et pyromanes, Delvaux se demande si enfanter dans un monde en crise n’est pas une forme de complicité de sa destruction. Dans Lysis, les femmes prennent la parole collectivement pour rappeler qu’elles détiennent un pouvoir décisif sur l’avenir de l’humanité alors que, dans Faire la romance, ce pouvoir est ramené à l’échelle individuelle et devient un acte de résistance intime face aux normes sociales. Cette résonance montre à quel point les œuvres s’inscrivent dans une constellation féminine féministe et qu’elles dialoguent entre elles. De plus, la pièce Lysis est effectivement citée quelques dizaines de pages plus tard, soulignant une fois encore le contrôle que les femmes ont sur l’avenir de l’humanité alors qu’elles ne détiennent que peu, voire pas de pouvoir sur le présent.
« Ils font le monde / Sans nous / Ils font mes lois / Sans nous / Mais il nous reste un pouvoir / à un pouvoir qu’on est les seuls à pouvoir exercer / À partir d’aujourd’hui / Nous refusons d’enfanter » (p. 128)
Mais en réalité, la maternité est-elle un pouvoir ou un fardeau?
Combattre le feu par le feu
Au printemps 2025, l’essai a pris vie sur scène dans une adaptation du Bureau de l’APA, connu pour ses productions atypiques et inattendues, présentée au Festival TransAmériques. La production se voulait radicalement inclusive. Elle a été jouée en français, était surtitrée en anglais et était interprétée en langue des signes québécoise afin que personne ne soit exclu·e. La scénographie plongeait le public dans un univers éclaté où une glissade monumentale dominait le plateau, symbole à la fois de la chute du monde et de la possibilité d’une renaissance. On y voyait défiler des corps en déséquilibre, oscillant entre abandon et résistance, ce qui rendait palpable la tension qui traverse tout le livre : la peur contre l’espoir; l’effondrement contre la reconstruction.
Le choix de cette installation n’était pas anodin : elle provenait du collectif québécois BGL, reconnu pour ses œuvres engagées monumentales, ludiques et à la lisière de l’absurde qui détournent des objets du quotidien pour en faire des dispositifs critiques. Ici, la glissade mettait littéralement le public face à une dégringolade, mais ouvrait aussi la porte à l’idée qu’une régénération restait possible.
Ainsi, Pompières et pyromanes met réellement de l’avant la cohabitation indissociable de la chute et de la remontée, de l’angoisse et de l’espoir. Cette tension se retrouve autant sur scène que dans le livre :
« Nourrir le feu en toi, mon amour, c’est nourrir l’amour en même temps que la lutte, le lien en même temps que l’opposition, l’empathie, la compassion, le respect des autres en même temps que la colère, le désaveu et l’anarchie. C’est t’encourager, d’une manière ou d’une autre, à nourrir toi-même le feu, et s’il le faut, à l’ouvrir. » (p. 102)
Cet extrait résume entièrement l’esprit de l’œuvre. Le feu n’est pas seulement destructeur, il est moteur de révolte, de créativité et de solidarité. Il nous invite à cultiver nos passions et à nous engager collectivement pour transformer le monde tout en préservant les liens humains.
Portant ainsi le feu de la parole marginale, Martine Delvaux se veut une Cassandre moderne. Dans la mythologie grecque, Cassandre est une prophétesse condamnée à dire la vérité sans jamais être crue. Il y a ici un parallèle frappant avec le message écoféministe et intersectionnel de Martine Delvaux, non seulement dans Pompières et pyromanes, mais dans pratiquement toute son œuvre. Si Delvaux est invitée et écoutée dans l’espace public, son écriture reste cassandresque, puisqu’elle nous met en garde contre des menaces bien réelles qui se perpétuent, en l’occurrence l’effondrement écologique, le patriarcat qui perdure, les violences faites aux femmes. L’écrivaine se fait porteuse d’une parole qui dérange et qui alerte des dangers imminents. Tout comme Cassandre qui prédit la chute de Troie, Martine Delvaux prophétise des éventualités effroyables que beaucoup refusent de voir ou de croire. Delvaux, jugée très radicale, dérange. Mais il faut déranger pour activer le changement. La narratrice s’expose sans détour, ce qui provoque un sentiment d’urgence chez le lectorat : mâchoire serrée, mains moites, cœur battant. Ce faisant, une intensité émotionnelle incendiaire qui fait ressentir colère, douleur et passion se déploie pendant la lecture. Lire Pompières et pyromanes, c’est vivre une expérience cathartique. C’est ressentir la brulure de l’injustice. C’est aussi nourrir la flamme de la solidarité en soi et bruler d’envie de la propager autour de soi, tel·le un·e pyromane.
Pompières et pyromanes s’inscrit dans un contexte de mobilisation sociale intense et de prise de conscience accrue face à l’urgence climatique. En 2019, la grève mondiale pour le climat initiée par Greta Thunberg enflamme le Québec, déclenchant une mobilisation historique. Aujourd’hui, ce combat reste tout aussi urgent et enraciné dans notre quotidien. Préserver un avenir viable exige plus que jamais d’entretenir la flamme de la révolte collective. Il faut transformer notre indignation en actions concrètes pour garantir aux générations futures qu’elles hériteront d’un monde plus juste et plus durable.
L’essai Pompières et pyromanes est plus que jamais d’actualité, puisqu’il s’inscrit comme une œuvre rassembleuse, mobilisatrice et inspirante à un moment de l’histoire où l’extrême droite fait une (re)montée fulgurante. Dans ce contexte où le conservatisme revient à la mode, je crois qu’il est crucial de réitérer l’importance d’écouter les Cassandre modernes, celles qui dénoncent, préviennent et refusent de se taire qu’importe le prix.
L’écriture poétique et engagée de Martine Delvaux nous entraine dans un tourbillon intérieur qui nous donne envie de hurler, de soupirer, de rire puis de pleurer en quelques secondes. On veut terminer notre lecture d’un trait et passer à l’action immédiatement. La capacité de l’autrice à faire ressentir l’urgence et à décloisonner les luttes est phénoménale. Delvaux tente de nous allumer pour qu’on se retrouve dans le feu de l’action en brulant d’envie de changer les choses, d’éteindre les braises des oppressions systémiques. Et je trouve qu’elle le fait avec brio!
Enfin, deux constats : nul n’est égal devant la cruauté de la crise climatique, et les luttes pour la justice sociale ne sont guère homogènes. Effectivement, certains groupes restent invisibilisés, même au sein des mouvements marginaux. Mais « le problème, dit Martine Delvaux, ce n’est pas seulement le climat. » (p. 90) Elle nomme l’écologie, l’environnement, la biodiversité, le capitalisme, le pouvoir, l’inégalité, la cupidité, la corruption, l’argent, le système et « [l’] incapacité à imaginer une autre façon de faire. »(p. 90) C’est ce qui représente le mieux, à mon avis, sa lutte intrinsèquement intersectionnelle, car elle touche tout le monde à différents degrés.
Chose certaine, Delvaux est davantage pyromane que pompière. Elle veille à ce que tout le monde cultive son feu intérieur et mette tout en œuvre pour l’allumer chez celleux qui n’en ont pas ou pour le rallumer chez celleux qui l’ont perdu avec le temps.
Delvaux invite ainsi à réfléchir sur la responsabilité intergénérationnelle :
« Sommes-nous capables, nous qui vous avons invitées dans ce monde, de nous engager à ne pas vous éteindre : nourrir vos élans, cultiver vos passions, écouter vos demandes, accueillir vos exigences au lieu de vous faire taire de mille et une façons? » (p. 32)
Et maintenant, à nous, collectivement, de trouver le moyen de canaliser ces flammes sans les étouffer. À nous de nous enflammer avec elle, afin de bruler les oppressions, de rallumer la solidarité et d’éclairer la voie vers un avenir plus juste.
Avoir le feu au cul, être en feu, être dans le feu de l’action, quelque chose qui nous allume, jeter de l’huile sur le feu, bruler d’envie, rallumer la flamme, mettre sa main au feu, jouer avec le feu : autant d’images qui témoignent de la force évocatrice de ce symbole que Martine Delvaux ravive, alimente et réinvente avec virtuosité.
1. L’intersectionnalité doit être entendue ici comme étant le croisement, le chevauchement de plusieurs éléments qui rendent une personne marginale, hors de la norme patriarcale hétérosexuelle, blanche, cisgenre, riche, neurotypique, parlant la langue et pratiquant la religion de la majorité, etc. C’est-à-dire qu’en combinant les facteurs de marginalisation, on se retrouve dans l’intersectionnalité. Ainsi, être femme et autochtone, ou ne pas avoir de domicile fixe et être noire, être musulman et gay, être une personne âgée unilingue russe à Saint-Hyacinthe, ou encore être lesbienne, asiatique et en fauteuil roulant sont tous des exemples d’intersectionnalité. Retour