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Suzanne Aubry

Suzanne Aubry : Dépoussiérer l’histoire (entrevue)

Le roman historique est un genre très prisé du public. Bon an mal an, il en sort quelques dizaines, dont plusieurs ayant pour cadre le Québec d’hier, ou celui d’avant-hier.
Avec Fanette, À la conquête de la haute ville1, premier volume d’une fresque qui comprendra à terme six volumes (publiés chez Libre Expression), l’écrivaine et scénariste québécoise Suzanne Aubry nous plonge dans le Québec du XIXe siècle. Une société en plein essor dont la plume sans artifice, efficace, éminemment vivante de l’auteure parvient magnifiquement à restituer le souffle.

Vivant, grouillant, deux mots importants dans Fanette. Car lorsque l’auteure a embrassé ce projet de romans à saveur historique, son objectif était clair : « […] comme lectrice, de tout temps, j’ai eu horreur de l’histoire qui empoussière les choses », précise-t-elle. Et sur les habits colorés de la constellation de personnages qui peuplent Fanette, aucune poussière n’a été tolérée, ce qui fait que, parfois, les protagonistes, hommes ou femmes, à la campagne mais surtout dans cette ville de Québec décrite dans le menu détail, nous semblent aussi modernes que nos voisins. « Je voulais permettre au lecteur d’explorer le quotidien de l’époque, mais tout en ayant les yeux des gens qui vivent maintenant, au XXIe siècle. »

Ainsi croise-t-on une femme d’affaires résolument féministe et très anticléricale pour l’époque, un médecin aux allures d’homme rose, pour ne citer que deux exemples parmi l’abondante galerie de personnages. Et malgré ces apparents anachronismes historiques et psychologiques, les figures de Fanette demeurent crédibles ; elles s’intègrent harmonieusement à l’histoire, et ne détonnent nullement sur l’excellente toile de fond historique tissée par l’auteure. « Sans faire trop d’anachronismes, j’ai pris ce parti pris de modernité à dessein, car je crois que les gens qui vivaient durant ce siècle-là, tout comme ceux des précédents, et aussi comme aujourd’hui, avaient un cœur moderne, des émotions contemporaines ; ils vivaient, agissaient, tombaient amoureux tout comme nous. »

« Ma madame Portelance, par exemple, est sans doute moderne, mais elle reste crédible. Peut-être est-elle plus moderne que les femmes pouvaient l’être ou avaient droit de l’être à cette époque-là, mais elle ne détonne pas. »

Dans le livre, tout particulièrement, une poignée de protagonistes de premier plan semble incarner le progrès, montrer, dans une vision plutôt heureuse, une humanité en marche vers quelque chose de meilleur : « Il y a le médecin, et Emma Portelance, ces personnages qui semblent tirer les autres vers le haut », confirme l’écrivaine.

Une chose est certaine, cette approche, ce choix d’un regard moderne sur un passé finalement pas si lointain, s’il peut comporter des risques et attirer la critique, a le mérite de rapprocher énormément le lecteur des sujets, jusqu’à le souder à eux, au fil des pages.

L’humanité en eux

Ces personnages de chair et de sang ont chacun leur parcours, leur histoire ; il sont assez complexes, jamais complètement noirs ou blancs. Par exemple, même le plus affreux vilain de l’histoire, le notaire Grandmont, cache au fond de son âme trempée d’acier un petit coin d’humanité, comme le confirme Suzanne Aubry : « C’est vrai, dans chacun de mes personnages, il y a du bon. Même les méchants ne sont pas complètement dépourvus de toute qualité, car si j’aime la simplicité dans l’écriture, le simplisme ne m’intéresse pas. Donc pour chaque personnage, il y a quelque chose qui explique pourquoi il agit de façon aussi abjecte ».

En riant, l’auteure ajoute que dans le cas du notaire, qui se voue à la perte de la jeune Fanette depuis le premier jour de leur rencontre ou presque, comprendre pourquoi l’homme agissait ainsi lui a posé un vrai problème. « J’ai cherché, cherché, et puis un matin, je me suis levée, et j’ai trouvé. Et la solution était basée sur un cas réel, certes pas aussi horrible que dans le roman, mais avec la tentation du meurtre. »

Le souci du détail

Les émotions, le désir d’ascension sociale, l’aspiration au bonheur, à l’amour et à la sécurité qui donnent corps aux protagonistes de Fanette font que l’on peut difficilement se dissocier du livre, et tout particulièrement du sort de la jeune héroïne, petite Irlandaise aux yeux foncés dont la famille affamée fuira son pays natal en quête de cieux plus fastes.

Il faut dire que l’histoire est étayée par un magnifique travail de recherche historique. « Cela m’a demandé un travail monstre, déclare Suzanne Aubry, des jours de recherche, parfois, pour un détail qui ne se traduira que par quelques lignes dans le livre, mais pour moi cette démarche était incontournable. Je ne voulais vraiment pas entrer dans la démarche qui consiste à étaler sa science, à truffer à tout prix une bonne histoire de détails historiques, mais il me fallait cette précision, pour apporter de la richesse au livre. » « Ma recherche ne doit pas paraître, elle doit être complètement intégrée au livre », poursuit-elle.

C’est ainsi, raconte Suzanne Aubry, qu’elle a cherché une foule de détails historiques qui lui manquaient pour certains aspects de l’intrigue, ce qui s’est parfois révélé ardu : « Par exemple j’ai longtemps cherché le nom du bateau qui faisait la navette entre Québec et l’Île d’Orléans, et figurez-vous que c’est mon mari qui a fini par le dégoter, et non seulement le nom du bateau, mais aussi celui de son propriétaire, cela a fait ma journée ! »

Dénicher les détails de ce passé si riche qu’elle a choisi pour son œuvre (« il y avait trop d’ouvrages sur la Nouvelle-France, je voulais une époque différente », explique-t-elle aussi) lui a permis de découvrir les dessous de la ville qu’était Québec en ce siècle, à cheval sur le monde ancien et la modernité. Une ville dont elle connaissait déjà bien le visage contemporain pour l’avoir sillonnée alors qu’elle travaillait à des séries télévisées : « À une époque, j’allais passer des journées entières à Québec pour y écrire. C’est une ville tellement inspirante ».

Mortel voyage

Québec dans Fanette nous apparaît ainsi comme une ville foisonnante, en pleine expansion, accueillant un flot d’immigrants de toutes origines, dont les Irlandais misérables, chassés de leur pays natal par l’épouvantable famine de la pomme de terre qui décima nombre d’entre eux. C’est parmi ce flot d’immigrants que l’on retrouve Fanette et sa famille, qui, au terme d’un effroyable voyage dans des cales insalubres, se heurtent à une réalité tout autre que celle de la terre promise qu’on leur avait fait miroiter, soit celle de la mise en quarantaine sur une île pendant de longues semaines, avec encore la maladie comme compagne, et puis la mort qui rôde et qui prend son tribut, chaque jour.

Suzanne Aubry s’est penchée sur ses origines irlandaises, contant la souffrance d’un peuple qui a tout perdu sauf son immense dignité. Elle nous montrera le parcours ardu de cette enfant devenue orpheline, qui rencontrera sa bienfaitrice fin 1849 sur le chemin du Roy. Cette fameuse dame, Emma Portelance, la prendra sous son aile. Fanette s’intégrera à la société complexe de Québec. Elle grandira en sagesse et en beauté, sous l’œil bienveillant d’Emma Portelance, puis gravira aussi les échelons sociaux, malgré les obstacles. Et les ennemis. L’amour l’attendra dans la Haute-Ville.

Les volumes suivants de cette attachante fresque doivent paraître à raison d’un par année environ. Dans ceux-ci, conclut Suzanne Aubry, le lecteur pourra suivre les personnages maintenant familiers, qui évolueront, vieilliront, aimeront ; certains connaîtront un destin contraire à ce qui s’annonçait, prévient-elle.

Entrevue parue au printemps 2009.

 


1. Suzanne Aubry, Fanette, T. 1, À la conquête de la haute ville, Libre Expression, Montréal, 2007, 472 p. ; 29,95 $.

Suzanne Aubry a publié :
 La nuit des p’tits couteaux, théâtre, finaliste pour le Prix de gouverneur général en 1988, Leméac, 1987; Le fort intérieur, roman, Libre Expression, 2006 ; Fanette, T.1, À la conquête de la haute-ville, saga historique, Libre Expression, 2008 ; Fanette, T. 2, La vengeance Lumber Lord, saga historique, Libre Expression, 2009.

 

EXTRAITS

La fillette marchait lentement sur la route poussiéreuse, tenant une tasse ébréchée dans sa main, sa frêle silhouette ployant sous la chaleur. Elle s’arrêtait de temps en temps, tâchant de reprendre son souffle.
Fanette, T. 1, À la conquête de la haute ville, p. 33.

« Ainsi, c’est vous, Fanette. »
Il avait prononcé le nom de Fanette sèchement, comme s’il eût fait la lecture d’un inventaire des biens dans un testament.
Fanette, T. 1, À la conquête de la haute ville, p. 241.

La voiture entra dans la ville par la porte Hope et s’engagea sur Dambourgès. La rue Sous-le-Cap se profilait à distance, dominée par la falaise. Étroite, en terre battue, la rue était bordée de maisons en bois ou en brique modestes, mais bien tenues. Des cordes à linge étaient suspendues d’une maison à l’autre, et des vêtements de toutes les couleurs séchaient sous la brise du soir qui tombait.
Fanette, T. 1, À la conquête de la haute ville, p. 36.

Il s’avança vers le fond de la cale. Il aperçut une petite fille. Elle devait avoir tout au plus sept ou huit ans. Elle était assise à côté d’une femme et lui tenait la main. L’enfant leva les yeux vers lui. Ils étaient bleu foncé, comme les siens.
Fanette, T. 1, À la conquête de la haute ville, p. 81.

II lève la tête, aperçoit sa mère. Elle essaie de sourire en lui tendant une cruche et un morceau de pain, mais il remarque ses yeux cernés, son teint blême sous la lumière crue de juillet. Depuis la disparition de Cecilia, elle ne trouve pas le sommeil, mais elle doit coudre douze heures par jour pour confectionner des robes destinées aux bourgeoises de la haute ville.
Fanette, T. 2, La vengeance Lumber Lord, p. 13.

Son regard est capté par une mouvance du côté des quais jouxtant la halle du marché Champlain. Quelques pêcheurs, des matelots, des badauds s’attroupent près de l’un des quais. Un canot d’écorce s’en approche. Trois Hurons, portant de longs cheveux noirs, sont à bord et pagaient rapidement mais sans effort apparent, avec une grâce robuste. Andrew distingue au milieu du canot une forme enveloppée d’une couverture aux couleurs bigarrées. Le canot accoste. Le Huron assis à la proue de l’embarcation grimpe agilement sur le quai, suivi d’un deuxième, tandis que l’autre homme la maintient contre les poutres de soutènement pour qu’elle reste stable. Une discussion s’engage entre les Indiens debout sur le quai et des hommes qui s’assemblent près d’eux. Puis l’un des Hurons retourne vers l’embarcation, se penche et saisit la forme entourée d’une couverture que lui tend son compagnon. Un pied jaillit de la couverture, blanc, fin, celui d’une femme. Le Huron dépose son fardeau sur le quai.
Fanette, T. 2, La vengeance Lumber Lord, p. 14.

Il revient lentement vers le quai où sa sœur repose toujours. Le vicaire de l’église St. Patrick, le père MacMahon, qu’un passant est allé quérir, est penché au-dessus de la dépouille et murmure une prière en gaélique.
[…]
Le corps de Cecilia est amené en charrette à l’hôpital des Émigrés, dans une salle blanchie à la chaux où se trouvent déjà quelques civières recouvertes d’un drap blanc. Un jeune médecin, les traits tirés par la fatigue, examine le cadavre et constate le décès par noyade. Andrew se tient debout au fond de la pièce, blême, assommé par la douleur. […] Le médecin remonte le drap, se tourne vers lui.
– Quel est votre lien avec la victime ?
– Cecilia est… Elle était ma sœur, répond-il, une fêlure dans la voix.
Le médecin acquiesce, puis il se racle la gorge avant de poursuivre :
– Saviez-vous quelle attendait un enfant ?
Fanette, T. 2, La vengeance Lumber Lord, p. 16.

 

 

 

 
 

Publié le 4 avril 2009 à 16 h 40 | Mis à jour le 29 juin 2021 à 9 h 21