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Jorge Luis Borges

Influence argentine sur la nouvelle québécoise

Appartenir à une littérature périphérique, expression que j’emprunte à l’écrivain et traducteur Louis Jolicœur, ne va pas de soi : sans cesse éprouve-t-on le sentiment d’une lacune, fût-il inconscient.

L’inconfort d’écrire en français en Amérique du Nord est palpable dans la chanson actuelle, comme en font foi la pléthore d’artistes lui ayant préféré l’anglais, tantôt pour des raisons de diffusion (au nom de la logique de marché), tantôt pour des motifs esthétiques (l’anglais leur vient spontanément en bouche quand ils ont une guitare au bout des doigts). Indeed guitar speaks English.Mais qu’en est-il de la littérature ? Comment classer la nôtre ? Comme excroissance nord-américaine de ce qui a été et restera essentiellement de la littérature française ? Comme littérature américaine s’exprimant dans une langue qui le cède par la démographie et l’importance actuelle à l’anglais et à l’espagnol ? Comme littérature tout simplement autonome ? La mise en parallèle de nos lettres avec la littérature argentine est de nature à contribuer à la réflexion.

La réponse à ces questions a varié au fil du temps : pour les cégépiens d’aujourd’hui, il ne fait pas de doute que la littérature québécoise existe, ce qui n’était pas le cas chez ceux qui avaient fréquenté le cours classique et considéraient la littérature nationale comme accidentelle ; dans nombre de librairies, on consacre un rayonnage particulier aux productions québécoises, renvoyant la littérature française au rang de littérature étrangère (dans d’autres, la distinction entre l’ici et l’ailleurs passe par la langue). Quel est le plus petit dénominateur québécois, de la langue ou du territoire, du français ou de l’américanité ?

Il y a 150 ans, Octave Crémazie prétendait que nous aurions été mieux considérés par la France si nous avions écrit en langue indienne : nous aurions profité des bénéfices de l’originalité et de l’exotisme plutôt que d’assumer a priori la position de ceux-qui-parlent-forcément-mal. Faut-il seulement se soucier d’être lus hors de son territoire ? s’est-on parfois demandé. Triompher en France, c’eût été s’assurer un lectorat plus vaste qu’ici. Pour paraphraser Villon, il n’était bonne œuvre que de Paris. Tout s’y décidait, tout s’y jouait, ce qui à certains égards n’a pas vraiment changé : le débat autour de la « littérature-monde » (Salon du livre de Paris, 2007) a montré combien la notion même de francophonie peut rester étrangère à la France, combien la langue française définit sans cesse un centre qui résiste à ses marges. Or, des littératures de la marge, il en est quelques-unes dans les Amériques.

Du río de la Plata au Saint-Laurent

Dans le monde de la littérature, les liens des colonies d’autrefois avec la mère patrie sont imprégnés d’une forte charge symbolique. Pour un écrivain québécois, il reste non négligeable de publier à Paris ou d’être reconnu par l’intelligentsia parisienne, y compris pour ce qui est de l’accueil qui lui sera alors fait ici même, comme si le label définitif de qualité ne pouvait émaner que de l’étranger – s’agissant de la même langue, le mot est-il indiqué ? Chose certaine, un écrivain français ne vient pas à Montréal comme nous allons en France.

Dans ce contexte, la littérature ibéro-américaine ne pouvait faire autrement que de trouver au Québec un lectorat attentif, du moins au sein de la communauté intellectuelle, encore qu’il faille noter que l’accès de nous à elle s’est fait en passant par la France : c’est tout de même là qu’on traduisait en français les écrivains du Nouveau Monde, là qu’on décernait les satisfecits (je pense ici au poids de l’opinion d’un Yves Berger) et qu’on dressait les autels des nouveaux cultes : qu’aurait été Jorge Luis Borges sans Roger Caillois? En vingt ans à peine, les écrivains hispano-américains2, au premier chef les Argentins, ont fini par prendre une telle place dans leur aire linguistique qu’on en a presque oublié l’existence d’une littérature espagnole contemporaine ! Après l’époque de la revendication jouale, de l’affirmation d’une caractéristique linguistique débordant en spécificité esthétique, qu’il était réconfortant de voir des écrivains venus de la périphérie acquérir un statut prédominant en pratiquant une langue universaliste ! Nul ne pouvait douter en effet que Jorge Luis Borges fût un écrivain aussi déterminant pour le XXe siècle que les Kafka, Joyce, Proust et Beckett. Nous ignorions qu’à ses débuts, il avait versé dans l’argentinisme, ce qu’il déplorerait plus tard : nous ne nous préoccupions pas de sa langue mais des questions métaphysiques que posait son univers vertigineux. Je ne crois pas que les écrivains étatsuniens, de Melville à Faulkner, aient suscité ici la même impression, à savoir que des écrivains anglo-américains puissent être prépondérants dans leur langue.

Une enquête menée par Nuit blanche en 1986 (numéro 24) révélait que les nouvellistes québécois avaient élu Julio Cortázar et Jorge Luis Borges comme figures tutélaires régnant sur la nouvelle, genre alors en plein essor chez nous, choix que confirmait un survol des épigraphes des recueils de l’époque. La veine fantastique florissait, et l’on y percevait nettement des traits du réalisme magique et une certaine manière de poser la phrase (le glissement de point de vue du je au tu au il/elle chez Bertrand Bergeron, par exemple). Il ne serait venu à l’idée de personne de chercher à ce propos quelque filiation que ce soit du côté de la littérature française. La France de la nouvelle était morte avec Marcel Aymé et Paul Morand. Tout juste si l’on mentionnait Daniel Boulanger. Annie Saumont, ce serait pour plus tard.

Nous étions ailleurs : en Amérique !

Le réalisme magique, marque de modernité

J’aime bien considérer qu’au Québec on écrit une littérature américaine dans une langue européenne, ce que nous partageons avec les anglophones, les hispanophones et les lusophones. Cela pourrait expliquer, ai-je suggéré plus tôt, un attrait pour ainsi dire politique (se réclamer d’une parenté avec des littératures sœurs plutôt que de se définir totalement par le lien de filiation avec la littérature française), sinon psychanalytique (la rupture avec la mère patrie n’a pas eu lieu ici comme dans les pays qui ont vécu l’expérience du Boston Tea Party ou qui ont eu des libertadores comme Bolívar ou San Martín, ce au lieu de quoi nous sommes passés d’un lien colonial à un autre : le champ intellectuel agirait ainsi en substitut à l’exercice d’autonomie politique auquel nous n’avons pas consenti).

Le réalisme magique apparaissait de surcroît comme un mouvement d’une ampleur comparable à ce qu’avaient été le surréalisme et l’existentialisme, à savoir une matrice capable de soutenir une revendication esthétique qui dépasse l’aventure individuelle d’un écrivain3. Marcel Bélanger et François Hébert (pilier de la revue Liberté) en avaient notamment identifié le potentiel : ce qui était en cause, c’était une vision du monde, une fusion active entre le rationalisme affiché de la civilisation occidentale (ce à quoi le français a contribué plus que toute autre langue, notamment au Siècle des lumières4) et la pensée sauvage du Nouveau Monde. Il est significatif qu’un écrivain aussi universaliste que Borges, aussi explicitement redevable à ses prédécesseurs, ait jeté un indice chamanique dans la nouvelle « Les ruines circulaires » (dans Fictions), figure emblématique du solipsisme qui anime son œuvre, principe qu’il a hérité de « l’évêque Berkeley », comme il l’appelle.

Que s’était-il passé pour que les écrivains hispano-américains occupent cette place dans l’esprit des écrivains québécois des années 1980 ? L’implantation de l’empirisme ancien de George Berkeley dans la touffeur méridionale, la rencontre enfin de l’Ancien et du Nouveau Monde. La proposition était sacrément séduisante. Certes, le Québec était très loin de reconnaître tout apport amérindien dans son émergence comme nation distincte (déni assez significatif, considérant la présence de nombre d’aïeux autochtones dans nombre d’arbres généalogiques), mais quelque chose prenait forme dans l’américanité qui n’était pas totalement de l’ordre de l’acculturation étatsunienne.

L’Argentine en devant de scène

Et puis ils avaient, ils ont Borges, pas nous.

Un nom n’explique pas tout : il est possible de déceler l’influence de Kafka dans nos lettres (sans quoi nous serions hors du monde moderne !), dans l’idée même que certains de nos écrivains se font de la littérature, mais cela ne s’est pas traduit par un engouement pour les lettres tchèques. Sans parler d’un raz-de-marée à propos de la littérature argentine5, il reste que l’influence de Cortázar était revendiquée par quelques nouvellistes des années 1980 – sans compter que certains connaissaient Adolfo Bioy Casares, de même que Silvina Ocampo, Juan José Saer ou Ernesto Sábato. Les Argentins, réputés les plus européens des peuples hispano-américains, étaient en quelque sorte les portiers d’un monde qu’on découvrait ensuite riche des García Márquez (devenu la figure de proue), Carpentier, Fuentes, Rulfo, Roa Bastos, Amado, Asturias, Vargas Llosa, Drummond de Andrade et autres Guimarães Rosa – il n’était surtout pas interdit d’aller pigrasser au Brésil. Les vannes étaient ouvertes (et le sont restées un bon moment : Allende, Sepúlveda), la finesse de caractérisation y perdait parfois à cette association panaméricaine : il était de bon ton de tout traiter sous l’angle du réalisme magique, étiquette incommode, comme le sont toutes les étiquettes.

Dieu merci, sur le plan du label on n’est pas allé plus loin que « le renouveau de la nouvelle » ou « l’école de L’instant même » (que je conteste amicalement6) à propos des écrivains québécois qu’on peut associer au phénomène ici décrit. Aussi m’est-il possible de ranger côte à côte, dans cette micro-génération à laquelle j’appartiens, les noms de Bertrand Bergeron, Aude (du moins quand elle écrivait sous le nom de Claudette Charbonneau-Tissot), Jean-Paul Beaumier, Gatëan Brulotte, Louis Jolicœur, Claude-Emmanuelle Yance, chacun à sa façon7. On aura compris que je ne traite pas de l’ensemble du panorama littéraire québécois, mais d’une de ses composantes. Un André Berthiaume les avait précédés dans cette voie, qui ne s’éteint d’ailleurs pas avec eux puisque des marques borgésiennes, sinon des aveux, apparaissent dans l’œuvre plus récente de Nicolas Dickner (plus près de Borges que quiconque l’a précédé), Patrick Tillard (il a même fait un pastiche du Maître dans Xanadou), David Dorais (l’esprit d’inventaire comme principe moteur) et Pierre Yergeau (dans sa réflexion sur le polar, notamment). Et puis, le miracle, le chaînon manquant, anachronisme enterré vivant par une critique8 alors incapable de le comprendre, perdu au milieu des géants des années 1960, Claude Mathieu, déjà décédé quand paraît la réédition de La mort exquise, ce sur quoi je reviendrai.

Acte de naissance

Une date qui pourrait servir d’acte de naissance : 1980. Liberté publie un numéro sur Julio Cortázar. Hypothèse : les Argentins se livrent à une traversée des apparences – une traversée comme on la conçoit en parlant de la mer, mais aussi des miroirs. Au moment où nous prenions connaissance des lettres argentines, notre littérature narrative était agitée par des soubresauts grâce auxquels certains écrivains ont pu échapper à la mainmise du réalisme, voire à sa dictature. Le terrain n’attendait que d’être ensemencé. Place au fantastique ! a-t-on envie de crier à rebours, notamment en lisant les livraisons de Nuit blanche de cette époque. Une place ténue, certes, pour un fantastique qui correspond assez peu à ce que pratiquent les ténors actuel du genre (je pense à un Patrick Senécal), réduit dans les dimensions (il ne s’aventure pas hors de la nouvelle) autant que dans la ferveur lectrice, incapable de vraiment s’imposer aux yeux de la critique, peu à l’aise dès lors qu’on s’éloigne de l’ordre, du régime réaliste.

Marc Rochette a déjà avancé que faute de bénéficier de la souveraineté politique, le Québec existerait d’abord par sa littérature. L’idée séduit : elle suppose que cette existence est paradoxale, incertaine, modulée sinon traversée par le fantasme. Mais elle pourrait aussi expliquer pourquoi la fiction s’appuie autant sur la réalité de référence. Par l’œuvre d’imagination advient ainsi une forme de réalité qui précisément fait défaut sur le plan politique, c’est-à-dire au quotidien. À cet égard, la distorsion fantastique, menée de surcroît dans l’exiguïté dramatique de la nouvelle, offre peu de prise : peu de pages pour parler de peu de personnages, dans un univers identifiable par peu de traits, sinon qu’on est ici dans le drame humain de la dépossession. Si la littérature réaliste offre un simulacre de réalité, avec des Florentine Lacasse plus vraies que nature, plus grandes dans leur petitesse, la nouvelle fantastique va sans doute trop loin dans l’exacerbation du réel.

Une arête vive

S’il faut ramener le réalisme magique à la fusion entre raison européenne et pensée sauvage américaine, Borges joue un rôle secondaire. Nous sommes ici davantage dans l’ordre de pensée d’Alejo Carpentier, auteur du grandiose roman Le partage des eaux (le titre originel, Los Pasos Perditos, contribue à situer autrement l’arête indécise sur laquelle repose le realismo maravilloso). Avant la lettre, la contribution de Horacio Quiroga, me semble fondamentale. Sa nouvelle « Les bateaux suicides » (dans Contes d’amour, de folie et de mort), variation sur le grand thème du Vaisseau fantôme, se situe tout près de Maupassant par la structure. Après avoir apporté sa pierre à la littérature européenne, l’écrivain uruguayen nous entraîne dans une remontée du fleuve Paraná.

Je ne cacherai pas que la coexistence des eaux lisses et de la touffeur de la jungle me semblait à l’époque réunir, dans la densité matérielle, les deux éléments qui fondent l’équation que je proposais plus tôt : écrire une littérature américaine dans une langue européenne. De même, la bibliothèque et le tigre, le jaguar, finissent par exister en superposition quand on traverse l’œuvre de Borges. Un peu comme chez Escher, l’oiseau est poisson et vice versa, l’escalier ne mène nulle part sinon à la démultiplication, à la fragmentation et à la recomposition d’une entité supérieure qu’on appellera l’espace. La littérature est en même temps réelle et virtuelle, elle répond aux exigences géométriques des univers gigognes, la phrase emprunte la figure du cercle sans perdre son inéluctable linéarité. Ou bien elle change de cap en cours de route, comme chez Cortázar, trait syntaxique que je rapprocherai de la modulation, en musique, et qui a trouvé écho dans la prose québécoise des années 1980, comme je le signalais à propos de Bergeron.

Les écrivains sont aussi des lecteurs : traverser le río de la Plata ou se perdre dans des îles improbables9 de la région de Tigre, grâce au Héros des femmes d’Adolfo Bioy Casares, ajoutait au tableau. Pour ma part, j’entrais dans un monde de conjugaison et j’avais l’impression que cela éclairait l’énigme de la littérature, du moins en ce qui touche l’idée imprécise, inachevée, presque infinie que je m’en fais. Je me retrouvais au centre d’un procès qui cherche la clarté tout en la répudiant. À cet égard, je confesse n’avoir jamais lu Borges en cherchant à cerner la logique au plus près. Il me suffisait d’échapper aux représentations étriquées d’un certain réalisme. Devant l’inqualifiable érudition du Maître, j’étais toutefois pris de vertige. Me suffisent encore de simples phrases10 comme : « Au cours du temps, j’ai été plusieurs personnes, mais ce tourbillon ne fut qu’un long rêve » ; « Je suis un homme lâche : je ne lui donnai pas mon adresse pour éviter l’angoisse d’attendre des lettres » ; « Les années passent, et j’ai si souvent raconté cette histoire que je ne sais plus très bien si c’est d’elle que je me souviens ou seulement des paroles avec lesquelles je la raconte ».

Dans la nouvelle « Un voyage ou le mage immortel » (Adolfo Bioy Casares, Le héros des femmes), le narrateur lance qu’il croit à « la magie du monde ». La remise en question du réel me semble s’être traduite dans la littérature argentine par une remise en question de la littérature même – ce qui trace un parcours borgésien en soi. L’Argentine a permis à nombre de lecteurs de croire à la magie de la littérature.

J’en étais – et pas seul.

Un anachronisme

En fait, nous avions été précédés sur le terrain, et d’une vingtaine d’années, par Claude Mathieu. Or, personne d’entre nous n’avait lu Claude Mathieu ni entendu parler de lui. La beauté de la chose, c’est que les nouvellistes québécois qui se reconnaissaient une parenté avec Borges ou Cortázar, découvrent alors un prédécesseur dont toute démarche herméneutique établirait sans doute qu’ils en sont les descendants. Bref, nous nous trouvions devant une pierre de Rosette dont nous aurions déjà connu la traduction. Il était Cervantès qui aurait écrit le Quichotte de Pierre Ménard. Borges n’a-t-il pas écrit aussi qu’un écrivain crée ses prédécesseurs ? Nous avions tout le loisir de le faire en ce qui concerne l’auteur de La mort exquise. Comme dans une nouvelle de Borges, le livre suscite à sa parution des critiques froides, distantes, à vrai dire assez navrantes dans certains cas. Un jour, m’a rapporté un de ses proches, Mathieu se voit offrir son propre livre, invendable, en guise de prime après avoir fait le plein. La dérision de la circonstance est de celles qui nourrissent l’esprit des personnages du Rapport de Brodie ou de L’aleph.

La proximité entre lui et Borges est tout sauf fortuite : une recherche dans son fonds personnel révèle l’existence d’une émission de radio qu’il lui avait consacrée il y a maintenant près de 60 ans. Érudition, entrelacs d’œuvres, délire taxinomique, figure de la bibliothèque, personnage d’archiviste, structures politiques conjecturales, tout dans La mort exquise, mais alors tout est borgésien, comme le remarque le préfacier Gilles Archambault, qui fut son condisciple.

Une histoire lacunaire

De Borges à Dickner, j’espère avoir suggéré des pistes utiles. Mais tout aussi important est, dans le parcours parallèle des lettres d’Amérique d’en Haut et d’en Bas, ce que celles-ci contiennent qui nous fait défaut. Ainsi, la réflexion sur l’indigénisme, l’indianité et sur la dimension épique que Leopoldo Lugones voyait dans le Martín Fierro de José Hernández n’a pas d’équivalent ici. Là-bas, le gaucho est peint dans la littérature gauchesca ; ici, le coureur des bois est plus nié que célébré – la littérature de terroir établit la suprématie de la campagne au détriment de la ville et de la forêt : François Paradis meurt, Joson aussi, Menaud et le Lucon sont domestiqués, Séraphin thésaurise, nous nous ancrons, les pieds dans les labours. Pour nous, la réflexion sur l’indianité est toute récente et elle gagnerait à adhérer à une étude comparatiste à l’échelle de l’Amérique.

Nous touchons là à la frontière du nomadisme et de la sédentarité, à la fracture décisive dans l’histoire des humains et de la littérature. Le détour par Buenos Aires est peut-être un raccourci pour revenir en soi. L’exercice commande qu’on se déplace. La meilleure manière de le faire consiste sans doute à entrer dans la bibliothèque de Babel.

Sur le seuil, un vieil aveugle nous attend, tout sourire. Son nom est Borges, mais ce pourrait être Homère.

 


En 2008, Gilles Pellerin a été invité à parler de littérature à l’Institut des langues vivantes de Buenos Aires. Il y a traité du rapprochement des littératures argentine et québécoise, en particulier en ce qui concerne l’influence de celle-là sur la génération de nouvellistes apparue au Québec dans les années 1980, influence reconnue, sinon revendiquée par ces jeunes écrivains d’alors. Il a aussi abordé la question de la traduction et de ce que la réflexion menée par les coalitions pour la diversité culturelle y apportait. Il livre ici une version remaniée des propos alors destinés au public argentin.

1. On a dit et répété que, grâce à lui, Borges était, à une époque, plus connu sur les bords de Seine qu’au pourtour du río de la Plata.
2. Je choisis d’oublier momentanément les auteurs luso-américains.
3. L’ethos en jeu se situe à des années-lumière de ce que propose aujourd’hui l’autofiction.
4. L’écrivain primordial sur cette question est le Cubain Alejo Carpentier, né d’un père français et mort à Paris.
5. Le libraire que j’ai été peut cependant témoigner du profit commercial qu’il y avait à tenir un bon fonds latino-américain.
6. Gilles Pellerin est cofondateur et directeur littéraire des éditions de L’instant même [NDLR].
7. J’ai exclu de mon propos des auteurs d’origine latino-américaine comme Sergio Kokis (d’origine brésilienne) et Daniel Castillo Durante (d’origine argentine), car il s’agirait alors d’une autre question. De même importe-t-il de mentionner l’initiative de Marie José Thériault, Rencontres/Encuentros (Sans Nom, 1989), qui réunissait nouvellistes argentins et québécois. S’il faut associer Thériault à Borges, c’est dans leur commune attirance pour le conte arabe. L’écriture diffère cependant, et je ne dis rien de la sensualité de l’une, singulièrement absente chez l’autre.
8. Une magistrale exception : Maurice Émond, qui inclut deux nouvelles de Mathieu dans son Anthologie de la nouvelle et du conte fantastiques québécois au XXe siècle (Fides, 1987).
9. Après avoir donné la conférence à l’origine de ce texte, j’ai eu l’occasion de les voir. La description si exotique et fantasmatique de Bioy est en fait d’une troublante exactitude : on dirait que ces îles herbues flottent sur l’eau épaisse comme des concrétions de la pensée vagabonde.
10. Toutes tirées du Livre de sable.

 

Publié le 19 octobre 2010 à 19 h 24 | Mis à jour le 23 avril 2015 à 11 h 26