Jorge Enrique Adoum, Juan Andrade Heymann, Aminta Buenaño, Jorge Carrera Andrade, Marcia Cevallos, Ileana Espinel, Alfredo Gangotena, Gilda Holst, Jorge Icaza, Violeta Luna, Henri Michaux, Juan Montalvo, Ernesto Noboa y Caamaño, Iván Oñate, Filoteo Samaniego

Extraits*


Juan Montalvo (1832-1889)

DU JOURNALISME

Parmi les inventions des temps modernes, le journalisme est l’une de celles qui a le plus contribué à la civilisation et au progrès du genre humain. Les anciens ne connaissaient pas ce genre de correspondance, et les idées des écrivains n’illuminaient que par à coups le cerveau de leur (sic) semblables. La rapidité est la devise de ces temps : on se déplace, on communique par la poste ; on pense, on sent plus vite ; et, ce qui n’est pas très flatteur, on vit, on meurt vite. L’imprimerie et le journalisme sont à la pensée ce que les chemins de fer et la vapeur sont aux intérêts matériels : le philosophe, le poète avaient besoin jadis de tas de parchemin pour se libérer de ce monde intérieur de conceptions et d’affections qui, s’agitant en leur for intérieur comme un dieu emprisonné, les rendait inquiets, pleins de cette divine inquiétude qu’éprouve celui qui se noie avec un univers au-dedans de lui-même. « Deus est in nobis » , disait le Romain ; et afin que cette divinité se répande à travers le monde transformée en vers harmonieux, Ovide avait besoin d’une foule de scribes pour copier et multiplier l’une après l’autre ses œuvres immortelles. Jean de Gutenberg remédia à cet inconvénient en mettant des ailes à la pensée, car dans l’antiquité on avait coutume de marcher à pied et péniblement : maintenant on va à cheval, comme veut Lucien que progresse l’histoire ; maintenant on vole au milieu d’un tourbillon de fumée blanche, dans le mugissement et le fracas de la locomotive ; maintenant on se jette à la mer sans crainte, on brise les vagues et on défie les vents, et on mesure la terre en ligne droite […]
Œ
uvres choisies, tiré du Cosmopolite, Unesco/l’Harmatan, 1997, p. 47.

Vivre, c’est combattre, mais mourir, c’est succomber ; et la vie est un feu follet, une exhalation rapide et mystérieuse, une rafale de chagrins : cela ne vaut donc pas la peine d’être si insolent et si pervers. Ne serait-il pas préférable que nous nous prenions amicalement par la main, nous libérant par de tendres soupirs, nous consolant avec des paroles fraternelles, nous protégeant par de doux mouvements, et que nous entrions dans l’éternité comme des ombres paisibles et non comme de farouches fantômes qui vont à la recherche de l’enfer ? Si nous ne vivons qu’un jour, sachons-le vivre, et sachons-le vraiment : ce savoir n’est pas la cruauté, la convoitise, la morgue écrasante, l’infamie ; tout cela n’est qu’ignorance […]
Œuvres choisies, tiré du Cosmopolite, Unesco/l’Harmatan, 1997, p. 233.

Quels pleurs lamentables inondent tous les endroits de la nation ? Les hommes pleurent, les femmes pleurent ; les civils pleurent, les ecclésiastiques pleurent : il est parti… Ils ne pleurent pas parce qu’il s’en va, mais parce qu’il ne veut pas s’en aller ni mourir, l’animal : les couards pleurent, alors qu’ils devraient lever le bras en finir avec ce scélérat qui ne peut rien faire contre un peuple honorable et courageux. Sa puissance, viendrait-elle par hasard de sa vigueur ? La faiblesse des autres, la fermeté de l’homme vil qui au moindre symptôme de colère populaire fait appel aux étrangers, les appelant à son secours. Que deviendrait-il si la nation se soulevait ? Que deviendraient ses complices et ses sbires continuellement noyés dans des boissons soporifiques et avilissantes ? Peuple, peuple. l’honneur a fui de ta poitrine, la honte de ton visage. As-tu vu sur toi une bête nuisible plus grossière, plus méprisable que celle-ci, qui suce la mclle de tes os ? Et tu ne te redresses pas, et tu ne te surpasses pas, et tu ne rugis pas de colère, et tu ne secoues pas de ton corps l’avide vampire qui a bu tout ton sang ! Honneur, point d’honneur, considération des autres nations, biens de fortune, il t’a tout mangé, tout. Et tu continues de le supporter; et, squelette grinçant, tu lui sers de cheval, et il te monte, et il te tue. Peuple, peuple équatorien, si tu n’inspirais pas le mépris par ton attente vile, la tristesse de ceux qui t’entendent et te regardent serait profonde. Un tyran, passe encore : on peut le supporter quinze ans; mais un malfaiteur ? Mais un brigand si abject, un assassin si infâme ? … Peuple, peuple équatorien, pars à la reconquête de ton honneur, et meurs s’il le faut.
Œuvres choisies, tiré du Cosmopolite, Unesco/l’Harmatan, 1997, p. 268-269.


Ernesto Noboa y Caamaño (1891-1927)

5 a.m.

Des lève-tôt qui vont à la messe de l’aube
et des fêtards qui passent en bande pittoresque
par la rue éclairée de l’éclat rose et mauve
d’une lune montrant sa face picaresque.

Entremêlés, défilent la piété et le vice,
châles multicolores et manteaux déchirés,
têtes d’asiles, de lupanars et d’hospices,
mines sinistres d’un sabbat endiablé.

Pour ne pas manquer la messe, une vieille décharnée
court, et près d’une putain au sourire peinturluré,
croise un noceur plein de malice…

Devant ce tableau, je rêve que je suis au musée,
lisant au bas du cadre et en lettres dorées :
don Francisco de Goya dessina ce « Caprice ».
Poésie équatorienne du XXe siècle, p. 9.


Henri Michaux (1899-1984)

HOSPITALITÉ

Il y a des saints qui se sont spécialisés dans le « donner ». Pour eux, la religion, c’était ça. Celui qui donne forme en lui, au fur et à mesure qu’il donne, une conception de plus en plus massive du bonheur.
Ce qu’on possède et qui nous est devenu neutre, gris, s’il est donné à quelque personne qui en a besoin, sa valeur nous est restituée par l’expression de bonheur aperçue chez autrui.
Or tout ce que vous possédez a une valeur de bonheur. Il suffit de trouver, le pauvre, l’enfant, l’être qui l’y trouve. Amasser des spectacles de bonheur. Devenir une usine à bonheur. Cette passion est si forte que plusieurs ont mendié pour pouvoir donner ensuite. Solution bien indirecte sans doute, mais les gens ont tellement besoin d’images qu’un homme heureux sans images extérieures de bonheur serait probablement par ce seul fait malheureux.

Ecuador, p. 186-187.


Jorge Carrera Andrade (1903-1978)

MICROGRAMMES

Colibri
Le colibri,
aiguille tournesol,
arrière-points de lumière rose
sur la tige tremblante
avec le fil de sucre
qu’il tire de la fleur.

Huître
Huître aux deux couvercles :
ton coffret de calcaire
garde le manuscrit
d’un vaisseau englouti.

Identité de l’escargot
Escargot :
petit ruban métrique
avec lequel Dieu mesure la campagne.

Noix
Noix : sagesse compacte,
minuscule tortue végétale,
cerveau de lutin
figé pour l’éternité.

Mécanographie
Crapaud noctambule : ta minuscule
machine à écrire
frappe sur la page blanche de la lune.

Zoo
Flamant : griffonnage de craie dans la flaque.
Mobile fleur d’écume
sur sa tige nue.

Hirondelle
Ancre de plumes
qui cherche la terre
par les mers du ciel.

Définition de la mouette
Mouette : sourcil d’écume
de la vague du silence.
Mouchoir des naufrages.
Hiéroglyphe du ciel.

Chiromancie
Sur les lignes d’une feuille
il déchiffre la bonne aventure,
le doigt lent de la chenille.

Coquillage
Dans le sable, le coquillage
est la pierre tombale
d’une mouette défunte.
Poésie équatorienne du XXsiècle, p. 57, 59-61.

LES ARMES DE LA LUMIÈRE (extraits)

II

La lumière me voit : j’existe. La lumière
Regarde autour de moi jusqu’au moindre galet
Et les arbres affirment aussi leur présence
Par leurs feuilles soumises et toutes baignées
Dans le regard total venu des altitudes.
Les armes de la lumière

Sur toute la hauteur de l’échelle qui monte
Du galet à l’écaille et des feuilles aux plumes,
Une étrange et craintive harmonie interroge
Et pose à l’univers d’innombrables questions
Que diffusent sans fin les échos perroquets.
Les armes de la lumière

En ma demeure obscure
J’écoute à nouveau l’homme du fond du miroir,
Qui parle avec moi-même,
Qui m’interroge et me regarde face à face ;
Il répond par l’écho de mes propres paroles
Et me ressemble plus encore que moi-même.
Les armes de la lumière, texte original présenté par Jean Cassou et traduit par Fernand Verhensen, éditions Le cormier, 1953, non paginé.

LA VIE PARFAITE

Lapin : frère timide, philosophe mon maître !
Ta vie m’a appris la leçon du silence.
Comme dans la solitude tu trouves ta mine d’or
peu t’importe l’éternelle marche de l’univers.

Petit chercheur de la sagesse,
tu feuillettes comme un livre le chou humble et bon,
et observes les manœuvres des hirondelles
comme saint Siméon, de ta grotte obscure.

Demande à ton bon Dieu un potager dans le ciel,
potager au paradis, plein de choux de cristal,
d’eau douce une cascade pour ton tendre museau
et sur ta tête un vol de colombes.

Tu vis en odeur de sainteté parfaite.
Te ceindra le cordon du père saint François

le jour de ta mort. Avec tes longues oreilles
les âmes des enfants joueront dans le ciel.
Poètes d’aujourd’hui, p. 95.

Je te regarde, bananier, comme un père.
Ta haute fabrique verte, alambic des tropiques,
tes frais conduits, sans trêve
distillent le temps, transmuent
les nuits en larges feuilles, les jours en bananes
ou lingots de soleil, doux cylindres
pétris de fleurs et de pluie
en leur housse dorée telle abeille
ou peau de jaguar, enveloppe embaumée.

Le maïs me sourit et parle entre ses dents
un langage d’eau et de rosée,
le maïs pédagogue qui apprend
aux oiseaux à compter sur son boulier.
Poètes d’aujourd’hui, « Ci-gît l’écume », p. 135.


Alfredo Gangotena (1903-1971)

ORAGES SECRET

Solitude de lumières, solitudes d’haleines.

Ô larmes, vous me donnez des voix
De sa présence dans mon
terrain du dedans

Le plus éloigné !
Ébahi par de tels désirs,
Tantôt près des évanouissements,
Tantôt dans la trame des pleurs,
Je passerai la nuit en proie
À la solitude,
à tâtons, avec l’âme lasse
Vingt et une nouvelles équatoriennes, p. 59.


Jorge Icaza (1906-1978)

LA FOSSE AUX INDIENS

[…] – Nucanhic huasipungo !
C’était leur cri. Ils en étaient fiers. Le bataillon des gamins, imitant les hommes, s’étaient armés de joncs de branches, de poignées d’orties pour frotter le cul des voleurs et criait lui aussi :
– Nucanhic huasipungo !
Sans savoir jusqu’où ce cri pouvait les mener.
Le premier groupe des révoltés se heurta à celui des hommes qui avançaient, sous la direction du Jacinto. Devinant le péril, ces derniers cherchèrent à fuir, mais il était trop tard ; déjà les cris les entouraient de toutes parts, les frappaient commes des balles et traçaient autour d’eux comme un cercle de flammes qui allaient se rétrécissant. […]
Traduit par Georges Pillement, Pierre Fanlac éditeur, p. 189.


Jorge Enrique Adoum (1926)

CARTES POSTALES DES TROPIQUES AVEC FEMMES

VI

Il viendra cette nuit, clandestin. Mais n’est-ce pas
une conspiration avec soi-même, cette préméditation
de chaque amant contre l’autre ? N’est-ce pas une conspiration,
à son âge, son âge à elle, entre draps et ombres ?

Je l’ai vue se regarder nue, et par endroits, ce qui est plus triste,
étudier soigneusement son corps zébré par le soleil derrière les persiennes,
se constater encore apte aux occupations nocturnes
si seulement elle pouvait effacer les marques des coups,
la trace des accouchements et autres erreurs
et faire qu’au toucher il ne sente pas sa tristesse
qui l’enlaidit comme une entaille qu’elle aurait au ventre.

Et après ? comme les autres fois ? la même
bourrasque d’un autre homme dans le même lit ?
les promesses d’un avenir qui, la dernière fois,
a duré juste le temps qu’elle se déshabille ?
le souvenir d’une caresse, couteau sous l’oreiller
pour faire le compte des années de solitude,
marques de prisonnier sur les murs ?

C’est dur de recommencer une conversation après avoir perdu la parole.
C’est dur de ressusciter dans le miroir et de s’admettre.
Dur de semer de nouveau les boutons de la blouse
pour reconnaître le chemin qui ramène du lit.
Poésie équatorienne du XXe siècle, p. 265.


Filoteo Samaniego (1928)

LE CORPS DÉNUDÉ DE LA TERRE (extrait)

Où trouver le témoin,
l’homme qui vit son temps avec une joie
substantielle et claire ;
celui qui touche les eaux et voit ;
celui qui plante un arbre et voit ;
celui qui étreint un corps d’amour et voit l’amour ;
celui dont les yeux transpercent la distance
et le doute ?

Où demeure l’ange, et où sont ses matins ?
Ange soumis en pleine vigueur de vol et d’horizon,
tu emportes une ombre lointaine dans tes yeux…
Toi qui crois que l’homme est triste
ou qu’il a perdu la voix ;
toi qui te tais face à l’écho et au hurlement,
viens écouter cet ardent témoignage :

Chaque mer a un sens, un rythme, une distance ;
chaque mer garde ses aubes, sa brise et ses navires.

Mais de cette mer, la nôtre,
essence même de la mer,
jaillirent, de ses entrailles abyssales,
des magmas de lave grise,
des plaies de soufre et d’effrayantes croûtes ;
mer avec une âme, qui gère des terres-îles, des êtres-terre,
des roches incessantes,
des corps sans mémoire endormis à l’ombre
des falaises :

Voilà le résumé du paysage,
la forme du monde qui subsiste
enracinée dans le temps,
contact premier des espèces,
résidu des siècles dans la grande confusion.
Poésie équatorienne du XXe siècle, p. 159-161.


Ileana Espinel (1933)

ESCARRES

Parce que maintenant tu es tout ce qui occupe mes jours
pour ta douleur je saigne à chaque heure.

Moi qui dépérissais quand un enfant mourait
ou qu’une fleur se brisait sur sa tige
qui ai souffert au Viêt-nam et à Hiroshima
qui ai accumulé les dépouilles de tout ce que j’aimais
tant de fois malade ou insomniaque
luttant contre des fantômes intérieurs
peuplant de sonates et de versets
ma lente solitude irrémédiable
comment ne pas me saigner du dedans
face à ton image blessée qui t’apparente au Christ
femme immaculée
mère de mes années
aux lèvres desséchées
qui parfois sourient à mes larmes.
Poésie équatorienne du XXe siècle, p. 181.


Violeta Luna (1943)

MON CŒUR ET TOI

Mon cœur porte depuis longtemps
la marque de ton joyeux éperon.
Et mon cœur, silencieusement,
se saigne sous ton éperon.

Qui l’aurait dit !
que je portais en moi un tendre fruit
saignant sous le poids d’un éperon.

Et d’après le dictionnaire, un éperon
est une longue tige acérée
servant à piquer les chevaux.

Maintenant je comprends
pourquoi mon cœur s’est emballé.
Poésie équatorienne du XXe siècle, p. 215.


Juan Andrade Heymann (1945)

ANNOTATIONS LIBRES

X

Oser penser,
c’est déjà une bonne chose ;
mais organiser sa pensée,
donner lucidité et netteté,
clarté et résolution,
nudité et promptitude
aux plus profonds raisonnements,
ça c’est magnifique !
Et voici l’heure
où les esprits
doivent se défaire de leurs pesants fardeaux,
doivent apprendre à vivre dans la fraîcheur du jour,
doivent apprendre à œuvrer en liberté,
pour tout appréhender,
pour capter, en une, en deux ou en mille envolées,
les pertes et les gains,
l’emmêlé et le démêlé,
le déchiffrable et le chiffré,
l’harmonie et le fracas,
le futur, le passé et le présent,
la continuelle variété du temps qui court.
Il faut tout percer à jour,
non pas de manière plaintive, mais fraternelle ;
non pas sous le coup de l’inspiration, mais avec persistance.
Penser, c’est déjà une bonne chose ;
mais penser deux fois, et (sic) bien,
c’est tout un événement !
Poésie équatorienne du XXe siècle, p. 233-235.

IRONIE JUIVE

Il voulait que ses livres soient brûlés

(du moins son exécuteur testamentaire a dit
qu’il avait dit qu’il en soit ainsi),
et pourtant, ils sont tous édités.

L’événement est paradoxal
et voici que soudainement
surgit un Franz Kafka inexistant,
ce qui peut être angoissant. 
Poésie équatorienne du XXe siècle, p. 235.


Ivan Oñate (1948)

MASCARADE

Au commencement,
nous croyons tous
jouer avec insouciance
cette farce joyeuse
à laquelle nous avons été conviés.

Mais
quand on s’y attend le moins,
on ne peut s’arracher le déguisement,
le maquillage collé
à notre figure, parce qu’alors
nous resterions nus et sans visage.

Le rôle
nous a remplacés.

Mais
y en avait-il un autre ?

RENDEZ-VOUS

En plus de mes cauchemars,
de mes peurs, de mes doutes,

de mes conflits
obscurs et répétés,
je devais porter
un squelette de chaux inadapté
aux maladresses de mon corps.

Mais Elle
m’a toujours grondé
d’arriver en retard au bonheur. 
Poésie équatorienne du XXe siècle, p.247 et p. 249.


Gilda Holst (1952)

RÉUNION

Si je voulais être précise, il me faudrait remonter à la réunion des anciens camarades de classe de mon mari car c’est là que commencèrent les changements dont j’ai été l’objet. Cela faisait huit ans qu’ils ne s’étaient pas revus. La plupart d’entre eux exerçaient une profession, se devant donc de défendre leurs rôles respectifs tels que, avocats, ingénieurs, trafiquants de marihuana, commerçants, psychologues, médecins, écrivains, et de présenter leurs épouses ou amies respectives. Les présentations allaient bon train, on se remettait, les blagues de lycéen fusaient, les surnoms, les « tu te souviens… », « qu’est devenu un tel ? », « je te jure, vieux frère… ». Nous autres femmes fûmes reléguées dans un coin à nous dévisager d’un regard vide, rempli d’ennui, de toute évidence sans aucun sujet de conversation. Peu à peu on en arriva à « quelle jolie robe, où l’as-tu achetée ? », tandis que dans le secteur des hommes on avait déjà dépassé le stade des modèles de voiture acquis ou celui de leurs mérites respectifs, ainsi que celui des goals du dimanche pour en arriver à la façon la plus efficace de se taper les nénettes. Cependant ils en revenaient toujours au lycée, au curé pédé, à ce salaud de Rodriguez, à la chaussette arithmétique suspendue au tableau noir, aux fous rires. 
Vingt et une nouvelles équatoriennes, p. 388.

Aminta Buenaño (1958)

UN ÉCLAIR DANS L’OBSCURITÉ

Cette étrange métamorphose commença à ce moment-là dans le parc et j’étais déjà une autre lorsque des nuages de poussière, cyclone avec des grondements de séisme, interrompirent notre rendez-vous et furent sur le point de nous étouffer ; c’étaient tes amis de je ne sais quelle bande qui, armés de leurs motos et de leurs casques foncés, nous poursuivant de leurs rires et de leurs plaisanteries, vinrent t’enlever. Tu m’as abandonnée sans hésitation et sans te retourner, calculant à leur intention le geste juste qui effacerait les faiblesses de l’amour et je suis rentrée à la maison avec le pressentiment d’une catastrophe imminente, accablée par une étrange sensation de fatigue, comme si j’avais beaucoup couru et que je ne puisse plus respirer.
Vingt et une nouvelles équatoriennes, p. 398.

Marcia Cevallos (1965)

LE MORIBOND À LA GUITARE

C’était cette baie qui, il y a dix ans, avait permis au père de Flo d’obtenir cette impression de flou, de pureté et d’irréalité qu’irradiaient ses photos. Mais avec le temps une épaisse couche de poussière avait recouvert le studio. Après la mort de la mère de Flo, son père ne l’avait plus utilisé et le seul souvenir qui restait de cette époque était un portrait suspendu au mur. Auréolée d’une brume légère, une femme y souriait, un bébé dans les bras.
Vingt et une nouvelles équatoriennes, p. 422.

 


*Tous les extraits du dossier Équateur proviennent des livres suivants :
Jorge Carrera Andrade, Les armes de la lumière, texte original présenté par Jean Cassou et traduit par Fernand Verhesen, Le cormier, 1953.
Jorge Enrique AdoumPoésie équatorienne du XXsiècle, traduction de Nicole Rouan, Patino, 1992.
Juan Montalvo, Œuvres choisies, Unesco/l’Harmattan, 1997.
Vingt et une nouvelles équatoriennes, Libri Mundi Enrique Grosse-Luemern, 1996.
René L.-F. DurandJorge Carrera Andrade, Pierre Seghers, 1996.
Henri MichauxEcuador, Gallimard, 1929 et 1968.

 

 

 

Publié le 11 février 2004 à 14 h 39 | Mis à jour le 25 avril 2015 à 18 h 32