Mauricio Segura

VIRAL

Boréal, Montréal, 2020
295 pages
27,95 $

Un incident s’est produit dans un autobus bondé, à Montréal : un jeune Arabe vêtu d’une djellaba a craché au visage de la chauffeuse qui lui avait d’abord fermé la porte au nez. Une passagère, journaliste d’origine vietnamienne, prend la scène en vidéo avec son téléphone et la partage en ligne sur-le-champ. Ce qui deux décennies plus tôt eût été traité comme une incivilité répréhensible prend les proportions d’un incident diplomatique.

Le roman choral de Segura, écrivain québécois d’origine chilienne, raconte le retentissement de cette affaire, en adoptant le point de vue de plusieurs personnages de milieux et d’antécédents divers. Des deux expériences des protagonistes de l’échauffourée ne sera présentée que la vision de Dominique, la chauffeuse, entraînée par son représentant syndical à porter plainte dès sa descente de l’autobus. Quant à celle de Sami, le jeune Arabe ayant troqué depuis peu ses vêtements de sport pour la djellaba, nous en avons une connaissance indirecte au dernier chapitre, grâce aux témoignages d’amis et de proches, dont sa sœur Yasmine, qui a quitté le Maroc avant lui pour venir vivre chez leurs oncle et tante. Le chapitre « Lola », nom de la jeune femme d’origine vietnamienne, alias Loan, devenue journaliste au mépris de l’avis de son père qui l’eût préférée dentiste, illustre les tensions occasionnées par l’adaptation à un système de valeurs autre que celui de parents venus d’ailleurs. La scène de l’autobus a rappelé à la passagère les vexations subies dans l’enfance en raison de sa différence. Aussi sa sympathie va-t-elle du côté du jeune Arabe, ce qui lui vaudra une foule de commentaires désobligeants sur son compte Twitter. Du quartier populaire de Sami, le narrateur emprunte le regard de Camilo, adolescent d’origine colombienne, qui doit au Marocain son initiation au volleyball grâce auquel il est sorti de l’anonymat dans son école.

La vision des « de souche » apparaît au milieu du roman avec les personnages de Guillaume et François. Le premier est informaticien, ardent défenseur de la langue française et membre du groupe de discussion fermé Araignée, sous le pseudonyme de @patriote99. Il a reconnu en Sami son voisin d’en face. Il se révèle suspicieux et intolérant à la vue de son quartier transformé par le mélange des cultures et ne cesse d’épier ses voisins par la fenêtre. Pour ce qui est de François, il représente la figure du politicien, en tant que maire de l’arrondissement où habite le jeune Marocain recherché par la police. Coureur de jupons, il soigne néanmoins son image publique. Sa motivation est de garder pouvoir. Pour calmer le jeu, il fera une promesse pour montrer son intérêt à l’égard des besoins de ses concitoyens et ainsi mousser sa carrière. Les deux personnages sont antipathiques.

Viral illustre l’impact des réseaux sociaux sur la perception des faits. Les ragots font boule de neige. Les points de vue privilégiés par l’auteur, pour présenter un éventail de positions sur l’intégration et l’identité, manifestent la même frilosité. En cela, Viral s’avère une réplique réussie de l’agitation autour de la question identitaire.

Publié le 5 novembre 2020 à 10 h 56 | Mis à jour le 5 novembre 2020 à 10 h 56