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Mode lecture zen

NUIT BLANCHE

Julio Cortázar disait qu’il n’y avait pas toujours de nette démarcation entre ses recueils de nouvelles, qu’un texte aurait très bien pu figurer dans tel recueil ou dans tel autre. La remarque n’a rien d’une boutade, mais elle traduit plutôt une pratique de l’écriture qui a davantage à voir avec une façon de vivre, une appréhension du monde qui se soucie peu du découpage textuel d’un livre à l’autre. L’œuvre suit son propre rythme, répond à ses propres exigences séquentielles.

Ainsi en est-il de l’œuvre d’Annie Saumont qui procède méticuleusement, patiemment, recueil après recueil, de la même démarche. À chaque nouveau recueil, le lecteur reconnaît le ton si particulier qui oscille entre l’ironie et la tendresse, le rythme précis qui vise l’efficacité narrative (d’abord contenu, comme un ressort ramassé sur lui-même, pour mieux se dérouler et nous asséner le coup de grâce le moment venu). Il reconnaît aussi le côté lisse des choses qu’Annie Saumont aime bien évoquer pour mieux souligner son envers, l’âpreté et le côté rêche de l’existence certains jours. Annie Saumont va d’un texte à l’autre avec la même détermination, la même aisance, aiguisant ici son regard pour mieux dénoncer une injustice, adoucissant là le trait selon l’intention poursuivie, mais toujours avec affection à l’égard des personnages qu’elle met en scène. À d’autres les jugements péremptoires ; le tracé des situations qui émanent du quotidien lui suffit amplement pour livrer sa vision du monde. Et ces tracés évoquent autant les blessures de l’enfance que celles qui surviennent immanquablement avec son effacement, rêves d’hier que l’on se voit forcé d’abandonner, ruptures amoureuses, échecs et épreuves que la vie se charge d’accumuler jour après jour, comme pour mieux nous rappeler la précarité du bonheur, lorsque traces de bonheur il y a. Chacune des nouvelles met à nu la fragilité qui est sans doute le propre de la condition humaine. Et il faut reconnaître à Annie Saumont cet immense talent de la cerner sans jamais s’apitoyer sur le sort de ses personnages qui continuent de nous habiter longtemps après avoir terminé la lecture de ces nouvelles.

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