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Numéro 159

Christine Eddie

UN BEAU DÉSASTRE

Alto, Québec, 2020
185 pages
23,95 $

« Disons à nos enfants qu’ils arrivent sur terre quasiment au début d’une histoire et non pas à sa fin désenchantée. » Placée en exergue, cette citation d’Ariane Mnouchkine donne la clé de ce très beau et touchant roman.

M.-J. Paul est cet enfant à qui la tante Célia Jones, ex-femme de ménage recyclée en astrologue dûment diplômée, tente d’inculquer l’espoir. Difficilement. Confié à Célia dès sa naissance, pour ne pas dire abandonné par sa mère Betty, sœur de Célia, Monsieur-Junior, puisque c’est son prénom, est le fruit d’une relation éphémère. Betty a ajouté le « Paul » du géniteur, qui n’en a jamais rien su.
Divisé en six chapitres aux titres évocateurs (« Aléas », « Inquiet », « Échelle », « Virages », « Cri », « Même si ») encadrés par un prologue et une conclusion, le roman suit la chronologie de l’enfance et de l’adolescence de M.-J., et du petit monde coloré de ce quartier pauvre et en ruine du Vieux Faubourg. Garçon renfermé, victime des vexations de certains enfants, excellent élève, M.-J. développe une conscience aiguë du monde et conclut que rien ne semble être porteur d’un grand avenir. Ainsi en guise de cadeau de Noël, il dessine la Terre et demande au père Noël d’en faire une autre…

Pourtant, les gens qui l’entourent sont sympathiques et avenants, que ce soit Mathias, le gérant de la quincaillerie et amant de Célia (pour un certain temps), la

famille Hitimana, originaire du Burundi, monsieur Chang, le propriétaire du dépanneur, Carmina Diaz, qui anime son casse-croûte, ou même Benoît Moreau, ex-amant de Célia.

M.-J. se découvre un talent (exceptionnel) pour le dessin. Ses œuvres expriment sa vision du monde : « On aurait dit que le monde entier était un désastre et que chaque être humain vivait en permanence près de la salle des chaudières du Titanic ».

Jusqu’au jour où, à l’occasion de son seizième anniversaire, M.-J. reçoit de Carmina Diaz un livre portant sur les fleurs « pour qu’[il] dessin[e] quelque chose de moins triste ». Il découvre alors l’univers de la couleur et de la beauté. Sur le mur de contreplaqué d’un immeuble incendié, il peint « une murale de pivoines si réalistes que quelqu’un prétendit qu’[elle] dégageait une odeur citronnée ». Débute alors un conflit avec les autorités, qui lui enjoignent d’effacer ses « barbots », conflit qui reviendra un peu plus tard. L’intervention de Célia sauvera l’œuvre. Cette murale donnera l’idée à plusieurs personnes du quartier d’engager M.-J. pour repeindre les murs défraîchis de leur logement. Et le quartier se transformera.

Bien que l’intrigue soit simple, elle est animée par de multiples péripéties et enrichie d’un style inventif dans lequel l’humour vient aérer la dureté du propos. Ce qui importe, c’est la quête du personnage principal. Il cherche un monde meilleur et c’est par l’entremise d’Iza, une jeune fille avec qui il développera une relation amoureuse, qu’il pense l’avoir trouvé : le Bhoutan, « le royaume du bonheur » qui demeurera un rêve.

D’une certaine façon, M.-J. est un être candide, innocent, et pur qui, par ses murales dont la dernière illustre la beauté de la nature avec en arrière-plan l’horreur du monde, souhaiterait que la Terre soit ce lieu rêvé de beauté. Mais il ne peut qu’en constater l’irréalité : un beau désastre, ce que la chute du roman viendra confirmer.

Publié le 27 juillet 2020 à 12 h 00 | Mis à jour le 24 juillet 2020 à 12 h 18