Numéro 95

Evelyne De La Chenelière

THÉÂTRE

DES FRAISES EN JANVIER, AU BOUT DU FIL, HENRI MARGAUX et CULPA

Fides, Montréal, 2003
192 pages
24,95 $

Quatre pièces qui parleront à qui confronte sa solitude, ses chimères, à ce qu’on dit être humain à travers les « grandes » œuvres. Evelyne de la Chenelière affirme faire du théâtre pour interroger son humanité. L’avertissement est donné : il faut être sensible aux paradoxes des êtres et des arts pour entrer dans l’univers de cette auteure. Elle présente dans ses textes des personnages qui tiennent à leur singularité en refusant de se rallier systématiquement à ce qui rassemble – le caractère humain. Et ces personnages aiment se raconter des histoires, souvent drôles.

Evelyne de la Chenelière compose avec les paradoxes d’auteure, de comédienne, d’être humain, en résolvant le tout dans une écriture dramatique où les niveaux de fiction s’enchâssent. Elle sait créer de bons rythmes, avec de bonnes cassures et des reprises habiles. Les personnages se lancent parfois des paroles à la limite du délire verbal, ce qui donne droit à des reparties savoureuses qui font passer de la réalité à la fiction de ces êtres. En une phrase, l’auteure peut tirer le tapis sous nos pieds et nous basculons aisément avec eux dans d’autres histoires. Des fraises en janvier, où s’entrelacent les fictions romanesques de chacun des personnages, joue abondamment de ce procédé. Henri & Margaux, une histoire d’amour, opère plutôt des télescopages de temps et de lieux. Cette pièce me semble la plus tonique et la plus riche des quatre. Un homme et une femme discutent de leur vie, de leurs univers respectifs et communs. Par lassitude, Henri a abandonné son métier de comédien pour l’ébénisterie, alors que Margaux voit sa carrière de dramaturge s’épanouir. Les attitudes et les manières de parler rendent bien la complexité de leur caractère et, en prime, l’auteure canalise avec beaucoup d’humour l’énervement que peut inspirer le milieu du théâtre. Au bout du fil, poétique avec ses vieux en camp de vacances qui jouent (?) aux enfants, touche des thèmes tels la trahison, la mort, la loi, la vieillesse ; Culpa, plus dramatique, offre quatre plaidoyers pour des abandons et des petits crimes contre l’humanité que chacun porte en soi. Dans ces deux pièces, les personnages expriment leur rapport à leur destin dans de nombreux monologues, parfois débridés, qui savent retenir l’intérêt.

Publié le 15 juin 2004 à 12 h 11 | Mis à jour le 19 décembre 2014 à 15 h 37