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Pascal Quignard

TERRASSE À ROME

Gallimard, Paris, 2000
168 pages
24,95 $

En 1617, en Lorraine, naît Geoffroy Meaume, qui s’éteindra à Utrecht, en 1667, emmitouflé dans ses souvenirs. Entre ces deux dates, il sera graveur, spécialiste de l’eau-forte, une technique qui fera de lui, en quelque sorte, un maître des ombres. Avec délicatesse, Pascal Quignard trace le portrait de ce créateur mutilé, marqué pour la vie lorsqu’un amoureux jaloux le surprend dans les bras de sa belle et lui lance de l’acide au visage. Dès lors, fini les amourettes et bonjour l’errance. Une narration discontinue, hachée, est mise au service de cette biographie fictive, car les multiples cassures dans la chronologie permettent à l’auteur d’insérer de nombreux détails historiques et techniques, toujours pertinents et à propos. La thématique comporte plusieurs volets : celui des amours interdites, celui des images salaces qu’on se passe sous le manteau, celui de la mémoire comme siège de la souffrance et celui des inconvénients de la laideur qui, eux, plongent le récit dans une obscurité influençant le choix des techniques employées par l’aquafortiste. La manière noire, méthode selon laquelle « chaque forme sur la page semble sortir de l’ombre comme un enfant du sexe de sa mère », lui permet de se maintenir en équilibre précaire sur le rebord des falaises qu’il reproduit et qui sont l’image même de son existence. Ombre et mélancolie attendent furtivement au détour des sentiers accidentés, des objets, des corps. Logé à l’enseigne du doute et parcourant les villes à la recherche d’un amour en fuite et d’une lumière insaisissable, Meaume instaure sur plaques de cuivre une harmonie tout à fait contraire à son expérience quotidienne. Mortifié, il se rit des limites grâce à des gravures audacieuses dont plusieurs seront détruites sur ordre des autorités civiles et religieuses. Un artiste doué ne suscite-t-il pas toujours la méfiance des planqués, des imposteurs nourris par l’État et des rapaces qui détiennent le pouvoir ? Plus ça change

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21