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Amélie Nothomb

STUPEUR ET TRMBLEMENTS

Albin Michel, Paris, 1999
174 pages
24,95 $

Tokyo vue par Amélie-san est à des années-lumière de la ville intime, triste et magique de Kitchen de Banana Yoshimoto. La jeune romancière belge née au Japon raconte ici Tokyo de l’intérieur de la forteresse, au quarante-quatrième étage de la grande entreprise japonaise Yumimoto. Engagée pour sa connaissance du japonais, la narratrice ira de bévues en bévues, ses élans d’Occidentale se heurtant aux mœurs nippones au point de la précipiter dans une foudroyante chute sociale qui ne réussira pourtant pas à lui faire « perdre la face ». Sorte de Gaston La Gaffe au féminin, la jeune femme désœuvrée prendra un plaisir pervers et délicieux à tenter de surmonter l’ennui des tâches de plus en plus futiles que sa supérieure hiérarchique, une beauté japonaise au cœur de pierre, lui confie avec condescendance. Étrange petit roman à l’action confinée aux bureaux de l’entreprise et aux vues en plongée sur la ville, Stupeur et tremblements pousse l’irrévérence jusqu’à mettre en scène une anti-héroïne mimant l’ancien protocole impérial nippon qui veut qu’un courtisan s’adresse à l’Empereur dans un état altéré destiné à montrer qu’il n’est rien du tout devant la majestueuse personne de l’Autre. C’est à cet abaissement rituel de sa personne que se livre la jeune Blanche devant la Japonaise de haute taille convaincue de la supériorité non seulement de sa propre position dans l’organigramme de l’entreprise, mais aussi de celle du « cerveau japonais » sur le « cerveau occidental ». On rit de bon cœur des courbettes de soubrette auxquelles se livre une Amélie-san très zen, qui se fait un point d’honneur d’honorer son contrat d’un an dans l’entreprise, acceptant toutes les humiliations avec l’esprit de macération d’une carmélite.

Personnalité médiatique connue pour son amour du « pourri » et des fruits blets, Amélie Nothomb se livre à un délictueux exercice de profanation des exigences de la « qualité totale » japonaise. Le contraste entre la propension à la dérision de la jeune étoile des lettres françaises et la camisole de force de supériorité morale de cette demoiselle Mori, qui en d’autres temps voulut lui faire comprendre sa nullité, nous réjouit comme au cirque les pitreries du clown rouge devant le clown blanc autoritaire. Esprit frappeur espiègle, Amélie Nothomb s’autorise ici, pour notre plus grand plaisir, un allègre crime de lèse-majesté face à la culture intimidante du pays qui l’a vue naître.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 2 février 2015 à 18 h 24