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Numéro 88

Geneviève Letarte

SOUVENT LA NUIT TU TE RÉVEILLES

L'Hexagone, Montréal, 2002
195 pages
21,95 $

Le quatrième roman de Geneviève Letarte, artiste aux mille bras et jambes, poursuit les précédents tout en sillonnant un peu plus la sobriété et l’austérité, sans jamais se fixer. La sapience atteint les personnages au corps, elle a désormais pris place au cœur même des récits qui s’entrecroisent, forts de leur rencontre.

Simone est une femme seule qui enseigne la littérature à l’université. Elle écrit, parfois. Des gens, des événements, ballottés par le texte au gré de la mémoire : Élia sa sœur, Pierre l’étudiant, un bain de lune dans un cimetière avec Pauline, Méva la gérante de bar, quelques instants avec Paul Auster, des sauts à New York pour y revoir Andreas, un séjour à Pine Grove dans une colonie d’artistes. Bref, tout ce qu’il faudrait pour attirer le consommateur respectable des respectables librairies-cafés. Et quand Simone va chez l’analyste ou chez le réalisateur Brandon Mathews, c’est bien sûr pour s’évider, en venir à toucher le feu de fantasmes organiquement encryptés.

On saisit que Souvent la nuit… pourrait être lu pour ses vertus lénitives. Et pourquoi pas ? Mais les trois voies narratives qui se partagent l’espace du quotidien, de l’existence parallèle et de l’imaginaire montrent que la vulnérabilité et la force de survivre de Simone s’engendrent mutuellement, dans l’intensité d’un perpétuel transit. Nomade peut-être à la recherche d’un enracinement impossible, toute à sa solitude, elle visite la nuit, sa nuit, dans des chemins de traverse, conduisant chaque fois ailleurs : « Le chemin que l’on prend pour se perdre est aussi celui par lequel on se retrouve ». Une certitude : que la fuite éternelle ramène à soi, qu’on se précipite vers l’autre dans de lointaines contrées ou qu’on ausculte la tempête des mots. Il s’agit, pour déjouer l’opposition entre la vérité et le mensonge, la dépasser en retrait, de développer une attention à l’ordinaire, aux sensations qu’il déploie. Simone n’a pas vu le ciel grec… Qu’à cela ne tienne ! Les films de Theo Angelopoulos façonneront la couleur nécessaire.

Le vertige, la chute, la visite de la Faille, l’appréhension du gouffre qui convoque un regard libéré du narcissisme et de l’intimité orthopédique que véhiculent trop de romans québécois. Geneviève Letarte pratique une écriture délicate, empressée, boulimique, paisible. Jusqu’à ce qu’un secret de lumière advienne, un jour. Au fond des choses et de la femme.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21