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Si tu passes la rivière

Geneviève Damas

SI TU PASSES LA RIVIÈRE

Septentrion, Québec, 2013
150 pages
17,95 $


Par Simon Roy

Que Geneviève Damas œuvre dans le milieu du théâtre ne devrait pas étonner tant son roman est marqué par la densité d’un drame tragique. L’auteure belge a remporté avec son très maîtrisé Si tu passes la rivière le Prix des cinq continents en 2012 en plus du prix Rossel un an plus tôt.

Elle aurait pu intituler son roman, à la manière de Steinbeck, Des cochons et des hommes. Or le titre est bel et bien à prendre sur le ton d’un avertissement. Mieux vaut pour François respecter l’ordre du père autoritaire et ne pas trop rêver en vain de grands espaces ou de liberté. Un drame claustrophobe sourd fait vibrer les lames du plancher de la petite maison puante des Sorrente. Le destin écrasant de cette famille rurale rongée par les tabous et le mystère ne laisse aucune chance de scruter au loin quelque horizon prometteur. Chez les Sorrente, on ne sourit guère.

François agit en général dans le secret, à l’insu des autres membres de la famille. Sans cesse humilié, voire tout juste toléré, le garçon de dix-sept ans a l’allure d’un Cendrillon à salopette au sein d’un clan de malappris et d’agriculteurs frustes, tous malheureux car comme prisonniers les uns des autres. Un milieu clos, dur, où la cruauté n’est pas réservée qu’aux animaux d’élevage de la ferme. Seul refuge affectif pour l’adolescent qui n’a jamais connu sa mère, la chaleur des peaux roses des cochons qu’il nommera Oscar ou Hortense. Sa sœur Maryse, qui pouvait évoquer naguère une certaine fée marraine, a hélas franchi la rivière pour ne plus revenir en arrière.

Au-delà de ce récit que l’on finit par lire comme un suspense, avec tous ces secrets d’un passé qui est mis au jour progressivement, c’est le style, totalement en adéquation avec ce milieu de vie malsain qui est dépeint, qui suscite l’adhésion initiale, avant que l’on se fasse complètement emporter par cette histoire poignante. Si tu passes la rivière rend hommage au pouvoir des mots et des histoires que l’on se raconte, à la puissance d’évocation inédite de la littérature à travers laquelle François reconnaît l’appel du monde extérieur plus riche, raffiné, dont il est cruellement coupé.

Diffusé au Québec dans la collection « Hamac », que publient les éditions du Septentrion, ce beau texte condensé mérite inconditionnellement les honneurs qu’on lui a décernés depuis deux ans.

Publié le 1 avril 2014 à 14 h 14 | Mis à jour le 1 avril 2014 à 14 h 14