Numéro 108

Serge Patrice Thibodeau

SEUL ON EST

Perce-Neige, Moncton, 2007
53 pages
14,95 $

Comme on assiste, au printemps, au dégel du sol, on assiste, dans Seul on est, à une sorte de dégel de la parole, une sorte de réveil de la voix. Si on tend bien l’oreille, on l’entend presque s’étirer Les premiers mots du dernier recueil de Serge Patrice Thibodeau le disent bien : « Une voix raconte ». Une voix qui s’est quelque peu éloignée du chant, pour se rapprocher du murmure, du bruissement. Une voix grosse de mille départs, gonflée de mille retours. Mais d’où revient-elle, cette voix ? Et par où, par quoi est-elle passée avant de nous parvenir, avant de se retrouver ? Cela importe-t-il vraiment ? Ne suffit-il pas parfois d’un seul regard pour faire le tour du monde ? Ne suffit-il pas d’une seule nuit, d’un seul rêve parfois, pour vivre mille vies, mourir autant de fois et découvrir, au petit matin, que « l’aube », elle, « n’a pas pris un pli » ?

Et pourtant L’aube a beau n’avoir pas pris un pli, elle n’est pas pour autant la même. Parce que celui qui la regarde n’est pas le même. Il revient des profondeurs de la nuit, du sommeil, de l’hiver. Rien n’est pareil. Tout a changé. « Une voix raconte » : cet intime côtoiement de l’étrange et du familier, de l’humain et du divin. « Une voix raconte » : cette mouvance des choses, qui nous prive de les posséder, rien n’étant jamais tout à fait déjà vu, tout demeurant à revoir.

On est alors frappé par la simplicité des choses, leur émouvante apparition, qui les arrache au quotidien, à l’acquis, et fait d’elles « le très beau, le très bon ». Ce qui, « mine de tout », reste là, seulement. Reste à voir, reste à taire, à laisser entendre : le rocher, la brise, le sel, la racine. L’infinie solitude de tout, sans laquelle nulle rencontre n’est possible, puisque « seul on entend toutes les voix », « seul on est son, seul on est mot ». Seul on n’est enfin plus seul, mais à l’affût de cette vie partout, laissée à elle-même, à son cours, à son apaisante obscurité, quand on ne voit plus rien soudain que ce que l’on cherche à voir et qui, en cette recherche même, nous parle. Et nous fait parler. Juste un peu. Doucement. Comme tout ce qui revient, recommence. Le crépuscule. Le va-et-vient de l’air entre les lèvres, entre les branches. Les saisons. Tout. Rien. Ou presque.

Publié le 7 octobre 2007 à 15 h 13 | Mis à jour le 7 octobre 2007 à 15 h 13