Numéro 102

Alina Reyes

SEPT NUITS

Robert Laffont, Paris, 2005
79 pages
9,95 $

Voilà, c’est ça : « Les mots sont des abîmes, au bord de l’abîme il y a un toboggan où j’adore glisser, et j’aime me laisser faire. Si on s’arrêtait sur chaque mot pour y penser, il y aurait un grand silence sur le monde. Mais le silence est là, et j’aime l’écouter, me laisser faire par lui ». Car bien sûr, l’érotisme comporte un trou absolu, un réel inentamable, quelque chose qui ne cesse pas de ne jamais se dire. Pour soutenir cela, il arrive que des femmes – par exemple celle qui écrit ce livre et se branle de la même main – sachent dans l’amour d’une bite la profondeur du monde. Et il arrive que des hommes – par exemple celui qui joue dans ce récit-ci comme un dieu – sachent entamer du regard l’infini aveugle d’une fente. Le désir est à ce prix.

Nuit 1 : seul le regard aliène les corps du texte. Beauté aurorale des écritures. Ne nous touchons pas. Nuit 2 : fleurs ouvrant les mots futurs. Soulèvement, défi à la poussière possible des humains. Pisser à en jouir. Chiens qui suivent la trace de l’Autre. Nuit 3 : aller jusqu’à ce qui serait l’extrême mais ne le sera pas puisqu’il y a au-delà. Regarder bien à fond dans le plus noir de l’attente. Supplices au plus près de l’échappée. Nuit 4 : la nuit du milieu lyrique, cantique, sacrée, le noir s’épand dans le don du délire, le regard impossible. Nuit 5 : les heures s’inversent. Imaginons Dante avec calices et pommeaux, adoré avalé par la plus exquise vicieuse Béatrice qui soit. Coulant vers la nuit 6 : la queue-biberon fut traite au paradis, s’ouvrent les portes de Nobodaddy, le jour du Seigneur approchant. Pour préparer la célébration, découdre les doublures, éclairer le décor, dévoiler les glaces. Ange et diablesse répètent, cuisses bâillonnant les bouches en vue des cris d’orgasme.

Septième nuit : moi je pense que c’est ça : quand les corps s’offrent à tout ce qui dépasse mille. Bercé par l’écume des jours, on devient ce qui ne nous appartenait pas, ce qui en soi déserte l’opacité. S’aimer en femme, s’aimer en homme, tant et aussi longtemps que l’impossible du rapport se trouve maintenu. Alors, tout coule à flots et la lecture s’impose.

Publié le 28 février 2006 à 12 h 13 | Mis à jour le 8 février 2015 à 15 h 16