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NUIT BLANCHE

Improbable quatuor : le patriarche aux traditions poreuses, le professeur vieilli en mal d’édition, le médecin qui accouche de fumeuses théories, la jeune femme qui, par ses carambolages entre ces trois mâles, réalise les rêves. Distribution: Izzy, Louis, François et Natacha.

Objectif commun ? Sauver le monde, par la médiation, bien sûr, de Natacha. Izzy s’éprend d’elle, l’épouse et en fait son héritière ; Louis fonde les caracolantes éditions du Feu follet et les confie à la même égérie ; François, fort d’un credo médical au sigle évocateur (GPS : guérison par le sexe), recrute deux clientèles: puceaux et vieillards bénéficiant des services de Natacha et les femmes appétissantes lui étant réservées. Vivant carrefour des diverses lubies, Natacha les rend (presque) possibles: « […] il faut sauver le monde, accepter son sort, pardonner aux hommes… »

Marc-Alain Wolf rigole, mais honnêtement. Dans un essai publié il y a une dizaine d’années, il décodait d’avance ce roman : Quand le mysticisme mène à la folie (MNH, 1998). Sincères, généreux, déterminés à rescaper ce monde-ci et les autres, ses personnages séduisent tellement que le romancier doit, ici et là, rappeler qu’ils sont fous. Le roman mêle ainsi le sympathique et l’aberrant. Côté sensé, Gabrielle Roy reçoit, à propos de La détresse et l’enchantement, un bel hommage. Et la rage fulminée par Hervé Guibert (À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie) traduit bien les prudences de Foucault. Côté délirant, un des livres scatologiques des éditions du Feu follet crée « l’événement à la Foire du livre d’Hérouxville qui avait accueilli, en une fin de semaine, quarante mille visiteurs enthousiastes ». Autre dérapage : « À propos de média, Natacha avait bien fait les choses. Mélangés aux auteurs maison, astucieusement intégrés à leur groupe, défilaient aussi les grandes plumes et les grandes voix de la presse québécoise. Louis Cordonnier, Champlure, Vieillemaison, Lafourrière, rien de moins ». Pour que nul ne blâme la nature humaine de ces effervescences, le roman s’ouvre largement aux paradis artificiels de baudelairienne mémoire : Prozac, Celexa, Ativan, Riluzole, Piportil, Viagra, Valium, Zyprexa, Risperidone, Seroquel, Imovane… Délires ? Oui, mais chimiques.

Après Kippour (Triptyque, 2006), Sauver le monde manifeste la superbe polyvalence de Wolf.

 

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