Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > ROUGE, MÈRE ET FILS

Suzanne Jacob

ROUGE, MÈRE ET FILS

Seuil, Paris, 2001
281 pages
25,95 $

Plus de 30 ans après la Révolution tranquille, qu’est-il advenu de la jeunesse d’alors et des enfants qu’elle a mis au monde ? Suzanne Jacob a créé un réseau de personnages de milieux aisés âgés de 27 à 62 ans, qui gravitent autour du couple mère-fils, Delphine et Luc. Tous deux sont aux prises avec une quête identitaire, à l’effet paralysant pour le fils de 27 ans, et angoissant pour la mère « [aux yeux de qui], enfanter, c’était pouvoir transmettre une histoire à ses enfants ». Or Luc, quoique étudiant au doctorat en sociologie, se tient pour anormal, une larve ! S’il allume son ordinateur, c’est pour rester accroché au jeu du Solitaire. Il a la révolte en apparence douce, errant de chez Rose, sa « blonde », à l’hôpital Notre-Dame où il apporte du réconfort à une vieille dame, ou encore au resto « Valentine » qui l’emploie comme plongeur, jusqu’à la station Berri-Uquam où il lui arrive de faire le portier mendiant, métaphore de sa recherche. Ne rétorque-t-il pas à Catherine, une amie de son père, surprise des questions dont il l’assaille : « […] tu vois, je quête, je dois quêter partout pour trouver à quoi j’appartiens, à qui, pourquoi, qu’est-ce qui s’est passé, tu vois ? » Rupture avec l’histoire, avec les origines ? C’est l’explication de Catherine : « Tu es né à ce moment-là, dans les ultimes convulsions de la création du vide. » Quant à Delphine, chez qui se mêle du sang indien, quelle histoire transmettrait-elle, hors le brouillard qui enveloppe ses origines ? Il lui faudra un long parcours avant de trouver, dans une toile intitulée Les souliers rouges, l’explication de sa lointaine blessure.

Rouge, mère et fils, avec son recours à l’intertextualité, aux allusions, aux ellipses, aux symboles, avec son narrateur non-représenté changeant de focalisation autant de fois qu’il y a de personnages, est une autre illustration de l’art subtil de Suzanne Jacob. Le lecteur se délectera en plus (ou s’offusquera, c’est selon) des traits d’ironie sur notre temps dont la romancière a émaillé son texte, celui, par exemple, combien suave, à propos de la mode répandue voulant que l’on taise son nom de famille lors des présentations. Les modes ne sont pas sans signification. Suzanne Jacob en débusque quelques-unes, mine de rien.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21