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Numéro 94

Yves Potvin

ROUGE D’ORIENT

Varia, Montréal, 2003
319 pages
22,95 $

Que vient faire dans un Laos aux charmes puissants et fermement humains un missionnaire engoncé dans son célibat et, plus encore, dans ses certitudes théologiques ? Répandre la vérité et sauver des âmes ? Bien sûr, mais encore faudrait-il qu’il apprivoise le pays, son bouddhisme mâtiné d’animisme, ses trafics séculaires et les résignations tout aussi enracinées. Or, on le sait, apprivoiser prend du temps et requiert le respect et l’écoute, tandis que Martin Launay est pressé et dogmatique. D’autres oblats ont vainement tenté l’aventure avant lui, mais cela ne le rend pas moins péremptoire. Il lui importe peu qu’un de ses prédécesseurs ait été englouti par cette culture séduisante et moqueuse, au point qu’on ignore ce que l’opium a fait de lui. Launay, sûr de lui, prétend faire mieux et convertir ces souriants et inébranlables Laotiens.

Yves Potvin raconte bellement un beau pays et cruellement une irréversible incompatibilité. Par touches accolées et successives, il révèle le fossé infranchissable entre, d’une part, une société où les gens acceptent leur réel, inventent les fantômes, craignent les esprits, côtoient les commerçants d’opium et, d’autre part, l’univers que vient proposer le missionnaire. Manipulé par plus retors que lui, touché au plus profond de son être par la beauté des femmes, incapable d’humilité et de tolérance, Launay sera une proie facile pour les tentations laotiennes. Pas de jugement moral ou sociologique de la part de l’auteur, mais un regard attentif et fidèle sur un délicieux et dégradant enlisement. Personne ne brusquera Launay, mais ses repères tomberont les uns après les autres, ses principes craqueront et tous sauront que le convertisseur ne vit pas selon ses principes. Quand le village entier se sera raconté la conduite du prêtre, tout espoir de conversion sera disparu. Yves Potvin aura fait sentir avec force la sécheresse du questionnement : par quel mystère et au nom de quel dieu un croyant en arrive-t-il à tant de suffisance ? Question latente, mais qui rend le livre troublant et profond.

Publié le 3 mars 2004 à 15 h 46 | Mis à jour le 3 mars 2004 à 15 h 46