Numéro 110

Isabel Vaillancourt

ROSE LA PIE

Vents d'Ouest, Gatineau, 2007
134 pages
17,95 $

L’univers dans lequel nous immerge ce roman solidement construit gravite autour des enfants. Ils imposent leur imaginaire, l’intransigeance de leurs accords secrets, l’imprévisible audace de leurs valeurs. S’ils préfèrent l’image d’Al Capone à celle de l’incorruptible Eliot Ness, aucun raisonnement offert par les adultes n’ébranlera leur choix. Quand le petit Jacô meurt dans un accident de la circulation, la cohésion des quatre enfants survivants semble seule capable de répondre à l’injustice de la vie. Sans qu’on sache s’ils ont raison, ils imputent à l’antipathique Lucie Mackoy la mort de leur frère. D’une poussée, elle aurait précipité le bambin sous les roues de la voiture. Quand survient l’affrontement violent entre Lucie et Adèle, l’aînée des enfants Beaudet, la mort frappe de nouveau. Adèle se targue d’avoir fait justice. Dans un geste d’une maladresse exemplaire, les enfants tentent d’enterrer le corps dans la cave de leur maison. Du coup, le décor est planté et le malentendu s’installe : dans la logique d’Adèle, le seul mandat de la justice officielle, ce sera de reconnaître qu’elle n’a pas à songer au procès des enfants Beaudet, mais au meurtre commis contre l’un d’entre eux.

Les jeunes Beaudet s’enferment d’autant plus farouchement dans leurs perceptions que les repères parentaux ont disparu ; le père vit quelque part en Gaspésie et la mère, déboussolée par les décès, s’est réfugiée dans la folie. Adèle impose donc sa loi. Loi faite de certitudes abruptes : il faut toujours s’en tenir au mot juste, la loi du talion exige qu’on venge Jacô, revendiquer un meurtre justifié vaut mieux que brandir la légitime défense… De cette loi déconnectée, Adèle tire un pacte auxquels doivent adhérer les plus jeunes et ce pacte passe par le silence. Le pacte résistera-t-il ? La petite Rose, à peine âgée de dix ans, ne sait plus où est son devoir. Adèle l’a toujours traitée de pie…

Le récit met en parallèle le monde des adultes et celui que peuvent se forger des enfants sans repères. L’écriture change selon que parle celle-ci ou celle-là. Les logiques se heurtent sans compromis, au beau désarroi du lecteur. La fin, inattendue et ingénieuse, jette une passerelle entre les deux mondes. Elle apaisera les scrupules de Rose la pie.

Publié le 20 mars 2008 à 15 h 57 | Mis à jour le 20 mars 2008 à 15 h 57