Numéro 78

T. C. Boyle

RIVEN ROCK

Trad. de l'américain par Robert Pépin
Grasset, Paris, 1999
491 pages
39,95 $

T. C. Boyle a le don — et surtout la patience — de nous faire pénétrer dans des univers étrangers. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le titre de Riven Rock , ce n’est pas à une aventure géographique qu’il nous convie, mais plutôt à une exploration d’un continent noir, celui de la maladie mentale et celui, parfois encore plus incompréhensible, de l’attachement humain.

L’histoire est fascinante. Stanley McCormick tombe follement amoureux de Katherine Dexter et l’épouse en 1904. Elle est la première docteure en science du M.I.T. ; il est l’héritier de l’inventeur de la moissonneuse-batteuse. L’avenir semble leur appartenir ; il ne sera pourtant qu’une tragédie pathétique. En effet, le jeune McCormick est issu d’une famille où la maladie mentale s’est taillé une solide place et il se verra lui-même glisser avec effroi dans le mal.

Toute innocence malgré sa formation scientifique, Katherine s’obstinera à espérer l’impossible pendant des décennies. Elle fera en sorte que son mari reçoive les meilleurs traitements de l’époque dans son manoir de Riven Rock. Le défilé des médecins, psychanalystes et aliénistes de tous poils, nous fait vivre en raccourci l’histoire de la psychiatrie avant les grandes découvertes de sa pharmacopée contemporaine.

Encore plus intéressante est la foi inébranlable de cette épouse qui tentera pendant si longtemps de rejoindre le mari aimé, espérant follement de ses apparentes rémissions tout en s’engageant progressivement dans le combat féministe. Les solidarités féminines ne compenseront cependant jamais cette perte amoureuse. D’autres personnages évoluent dans cet univers trouble et contribuent au réalisme et à la densité du roman, ainsi l’infirmier de Stanley McCormick dont la vie amoureuse n’est pas de tout repos.

Voilà un roman captivant, construit à partir d’une recherche très intéressante. On frémit en constatant l’énorme chemin parcouru au cours du dernier siècle en vue de mieux comprendre et soigner la maladie mentale. Et même si tout l’amour du monde ne peut vaincre les démons, on se dit que ce pauvre Stanley a malgré tout été aimé au-delà de ce qu’il était humain d’espérer.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 10 décembre 2014 à 15 h 15