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Anne-Marie Sicotte

LE RÈGNE DE LA CANAILLE

LES TUQUES BLEUES, T. 2

Fides, Montréal, 2015
684 pages
29,95 $

Comme les fruits qui tiennent la promesse des fleurs, le second tome des Tuques bleues est digne du premier : Anne-Marie Sicotte raconte Le règne de la canaille avec l’empathie, l’esthétique et les féconds questionnements qui imprégnaient Le charivari de la liberté (Fides, 2014). Le peuple, qui subit la colérique répression assenée par l’autorité britannique, ajuste ses loyautés et se prépare à pâtir d’un régime politique bâti au profit d’une autre culture. Anne-Marie Sicotte, d’un tome à l’autre, suit, accompagne et entrevoit l’histoire, celle du peuple plus que celle des élites.

La langue frappe encore par son naturel. Les hommes impressionnent par leur équarritude. Le travail exige son dû de l’aube au brun. Le pyromane Colborne mérite le surnom de bonhomme brûlot. Le simulateur conserve sa manie de faire frime. Vitaline se ressaisit quand elle commence à tricoler sur ses jambes. Superbe langue victime de la rectitude politique ou universitaire.

Dans ce jaillissement de créativité, un terme revient, signalant l’influence que l’auteure reconnaît aux médias de l’époque : celui de papier-nouvelles. Le pouvoir tente d’en enrôler l’influence, mais le peuple procède à ses tris entre les collabos et les convaincus. Anne-Marie Sicotte le fait voir, le peuple pâtit des sanctions infligées aux papiers-nouvelles d’inspiration patriote.

Riche d’un supplément de données, l’auteure ose présenter ses ingénieuses relectures des troubles. Le peu d’appui obtenu des États-Unis s’expliquerait par « l’influence décisive de Colborne et de l’ambassadeur de Grande-Bretagne à New York sur le gouvernement américain et ses principaux militaires ». Quand Vitaline se félicite de ce que l’envoyé de Londres, lord Durham, soit un libéral, Vincent nuance le verdict : « Sauf qu’y faut mettre ses relations dans la balance […]. Premièrement, l’épouse de milord a une sœur qui est mariée au fils du seigneur de Beauharnois ». De là à penser que Durham avait mandat non d’enquêter, mais de préparer l’union des deux Canadas, il n’y a qu’un pas que franchit Vincent : « Nul ne peut plus prétexter le manque de preuves pour balayer du revers de la main l’hypothèse d’un complot tramé dans un seul but, celui de priver les fiers enfants du sol de leurs droits de citoyens anglais ». Gosford, Colborne, Durham, même combat ? Une romancière peut inspirer les historiens…

Sans prêter à l’auteure une pensée autre que la sienne, peut-on interpréter le titre de ce tome comme découlant d’une chanson aseptisée par la rectitude politique ? La canaille dont il est question, est-ce celle que visait « Mon chapeau de paille » dans La Bonne Chanson de l’abbé Gadbois ? Rappelons le texte : « À Saint-Denis près des grands bois / Un jour d’orage et de bataille / Je mis pour la première fois / Mon chapeau d’paille. / Sans égards pour mon beau chapeau / Contre les Anglais, la canaille / Nous nous battîmes sans repos / En chapeau d’paille ». La version frileusement expurgée substitue au vers indélicat une notion passe-partout : « Contre l’ennemi, la canaille ». Saint-Denis aurait-il connu plusieurs combats ?


Publié le 9 avril 2016 à 16 h 52 | Mis à jour le 9 avril 2016 à 18 h 52