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Hubert Nyssen

QUAND TU SERAS À PROUST, LA GUERRE SERA FINIE

Leméac/Actes Sud, Montréal/Arles, 2000
559 pages
35,95 $

Hubert Nyssen est connu pour être un éditeur inventif. Fondateur d’Actes Sud, c’est lui qui fit découvrir aux lecteurs francophones Nina Berberova et Paul Auster. Moins éprouvée est son œuvre romanesque ; Quand tu seras à Proust, la guerre sera finie est pourtant son onzième roman. Il est dédié à Nancy Huston. Le titre insolite intrigue d’emblée le lecteur que Nyssen renseigne dès les premières pages : la Seconde Guerre mondiale fait rage ; le jeune Cyril Trucheman, qui a trouvé refuge chez un médecin de Valenciennes, reçoit régulièrement la visite de son professeur : « Tiens, lis ça mon ami, [ ] et consacre à ces ouvrages le temps dont maintenant tu disposes par force. [ ] À ce train-là, avait lancé Molinari avant de quitter la mansarde où Trucheman rongeait son frein, tu verras quand tu seras à Proust, la guerre sera finie. »

Le roman n’est pas ouvertement un livre de mémoires ; nonobstant, à mesure que l’on avance dans la lecture, l’impression s’amplifie qu’il y là comme le bilan d’une vie, un récit à tonalité autobiographique empreint de fatum, sinon peuplé de mânes et de parques. Le héros, Paul Leleu, est éditeur, et comme Nyssen, il vient de quitter sa maison d’édition pour se retirer dans un village. Il prend la résolution de rédiger ce qu’il nomme une « épître » en douze chapitres (qui portent chacun le nom d’un mois), ou le parcours de sa propre vie habitée de passions, pour « des femmes, des livres, des villes et des arbres ». Et si Leleu n’était qu’un prête-nom ? Trop de correspondances troublantes émaillent le discours, et Nyssen de citer, d’ailleurs, un passage de Souvenirs pieux de Marguerite Yourcenar : « Il y a du miracle dans toute coïncidence ». Leleu-Nyssen cite ainsi ses auteurs fétiches, évoque ses passions littéraires, ressasse ses obsessions de romancier ou d’éditeur, et pleure sur un amour enfui On a dit de Nyssen qu’il fut un artisan éditeur, qu’il réinventa le papier tramé et imposa un style ; ses phrases sobrement ciselées portent elles aussi la signature d’un façonnier exigeant. Le propos est volontiers nostalgique, émouvant toujours, lucide toutefois ; mais bientôt l’affliction étreindra le lecteur, un rien désorienté qui ne plus saura où s’arrête la fiction, où commence la vérité. La componction aura donc le dernier mot dans ce roman vespéral : « Alors commença pour l’éditeur à la retraite une période d’adaptation. C’était la dernière étape de sa vie. Il la souhaitait longue, il la craignait brève. »

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21