Nelly Arcan

PUTAIN

Seuil, Paris, 2001
187 pages
24,95 $

« Je n’ai pas l’habitude de m’adresser aux autres quand je parle, voilà pourquoi il n’y a rien qui puisse m’arrêter… » Une telle affirmation explique sans doute pourquoi la narratrice, jeune étudiante en littérature et prostituée de luxe, s’adresse à son psychanalyste, « un homme qui ne parlait pas », ou qu’elle n’arrive pas à entendre. Peut-être les ondes des voix ne traversent-elles pas l’espace qui les sépare. L’essentiel est que ce défaut de parole, cette incapacité à dire l’essentiel ‘ c’est-à-dire sa lutte pour la survie et la sécurité entre une mère absolument absente et un père espérant la parousie ‘, aura autorisé le surgissement de l’écriture et de la méditation de Nelly Arcan dont le rythme patient et angoissé procède de cette répétition que Maurice Blanchot appelait le « ressassement éternel ». Putain raconte la venue au monde d’une femme qui avait depuis toujours été laissée à l’abandon de son corps.

Un livre de l’après-coup donc, meurtrier : tuer (ou « réduire », selon son propre mot) pour se libérer et humilier par les signes. Une vie par procuration, d’où, peut-être, la haine de la laideur et de la vieillesse. Quand elle baise, cérébrale, ailleurs, c’est pour ses parents, pour transcender l’inceste comme de l’intérieur. Pour exister, mieux vaut d’ailleurs emprunter (ou porter, ou prendre) le nom de sa sœur morte à huit mois et dont la disparition a ouvert tous les jeux de substitutions possibles. Aussi affranchie soit-elle, cette putain anorexique est stérile. Est-ce parce qu’elle n’était pas toute pour sa maman qu’elle considère que les femmes « ont souvent trop de ce qu’elles sont » ? Est-ce parce qu’elle sait ne pas être la seule femme à faire bander ?

Toujours est-il qu’outre les explications précises sur la dynamique du peep-show ou du film porno, à côté des épisodes où, femme-chienne, elle enfonce le cynisme des hommes d’affaire minables puisque la « loi de la nature » veut que les payeurs surpassent toujours les payés, c’est d’abord quant à moi dans la nécessité implacable et impossible d’être « la seule qui soit » que ce récit trouve son humanité. Que ce désir soit porté par le narcissisme, pourquoi pas ? Honnête, comme seuls le sont les animaux. En cela, qui pourrait lui donner tort ?

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21