Prague sans toi

Jean Lemieux

PRAGUE SANS TOI

Québec Amérique, Montréal, 2013
187 pages
22,95 $

Même une minuscule réserve serait de trop : ce roman est, de part en part, une réussite. Que son héros fasse un fou de lui au jugement de sa fille de neuf ans ou qu’il dialogue avec le monstre aux yeux verts de la jalousie dont parle Shakespeare, que son héroïne cultive en douce ses aspirations professionnelles au risque d’exacerber les soupçons de son mari, Jean Lemieux demeure maître du jeu : il rend émouvant et apparemment irréversible l’attiédissement de leur amour. Mieux encore, il coiffe d’un dénouement aussi plausible qu’inattendu un imbroglio où rien ne manque ni n’est superflu.

Patrick le Québécois et Eva la Pragoise se rencontrent à Prague sous les regards croisés et peut-être moqueurs de Crazy Frank, alias Kafka, et de Wolfie, l’avatar de Wolfgang Amadeus Mozart. Patrick se dit auteur, Eva vit pour sa clarinette. Lui n’a cependant que de vagues projets dans sa besace, elle, deuxième clarinettiste, attend que disparaisse un premier clarinettiste hélas ! en bonne santé. Ils se regardent, se plaisent et se disent : « Let’s do it ! » Et ils le font : mariage, départ, débarquement à Québec, emplois divers pour lui, clarinette pour elle.

Une dizaine d’années et deux enfants plus tard, Eva vit toujours sa passion, mais Patrick végète. Au lieu d’un couple tiré vers le haut par l’urgence d’écrire et celle d’enchanter par la clarinette, coexistent un père mangé par le bricolage et une femme toujours en quête du mieux. Enlisement, frustration, vide affectif. Eva, pour mieux présenter sa candidature à un prestigieux orchestre étranger, prépare un voyage avec un musicien. Patrick, mis en transe par un ragot, verse du coup dans une jalousie délirante. Après quelques scènes disgracieuses, Patrick, boudeur, s’exile à Prague, tandis qu’Eva se demande comment le couple en est arrivé là.

Lemieux ne prétend pas recoller magiquement les morceaux. Il se borne à exiger de Patrick un instant de lucidité : « Contrairement à Eva, l’art ne répond pas, chez moi, à une pulsion vitale ». Aveu qui rejoint le verdict d’Eva : « C’est TOI qui as disparu, peu à peu, depuis la mort de ton père. Tu as négligé ta carrière, ton écriture, ton travail de professeur ». Pour qu’enfin les cendres rougissent, il faudra que, face à la ferveur musicale de sa femme, renaisse en Patrick l’absolue nécessité de l’écriture. Il n’est pas bon, semble dire Lemieux, qu’une ferveur brûle seule. Magnifique.

Publié le 7 avril 2014 à 13 h 51 | Mis à jour le 7 avril 2014 à 13 h 51