Accueil > Commentaires de lecture > Essai > POUR QUI JE ME PRENDS

Lori Saint-Martin

POUR QUI JE ME PRENDS

Boréal, Montréal, 2020
183 pages
22,95 $

Comment peut-on être née à Kitchener en Ontario, dans une famille ouvrière anglophone nommée Farnham, tomber amoureuse du français et vouloir à tout prix laisser derrière soi famille, nom, ville et langue ?

C’est pourtant l’étonnante histoire de l’autrice de ce récit autobiographique, la réputée traductrice avec Paul Gagné de plus d’une centaine de romans. Outre la traduction, Lori Saint-Martin pratique moult métiers reliés aux langues et à la littérature : critique, nouvelliste, romancière, essayiste et interprète classée double A, c’est-à-dire considérée comme ayant deux langues maternelles, phénomène rare. La connaissance plus récente d’une troisième langue, l’espagnol, lui donne aussi accès à la traduction de cette langue vers le français.

Son engouement pour le français prend racine dans le terreau du mépris qu’elle entretient à l’égard de son milieu, qu’elle juge médiocre, à l’esprit étroit, sans envergure. Les parents de ses amis, professionnels venus pour la plupart d’ailleurs, interdisent à leurs filles de la fréquenter, parce que de classe sociale inférieure. Il lui faut fuir, devenir autre. La clé qui se présente à elle : les cours de français, en cinquième année du primaire. Elle est la seule de la classe à y trouver de l’intérêt. Son intérêt pour le français sera le levier de son ascension sociale. Cours, lectures des classiques français, baccalauréat puis maîtrise à Toronto en lettres françaises. Elle parle français sans accent quand elle arrive à Québec pour le doctorat. Afin de ne plus avoir à expliquer comment elle peut si bien parler français alors qu’elle vient de l’Ontario et porte le nom de Farnham, elle choisit un nom dans l’annuaire téléphonique. Elle sera désormais Lori Saint-Martin. La transformation souhaitée est complète.

C’est à Montréal qu’elle trouve son véritable chez-soi, cette ville bilingue, la seule grande ville bilingue au monde, dira-t-elle. Son radicalisme, responsable de la rupture avec sa famille depuis l’adolescence et que plus tard elle qualifiera de malsain, laisse place à la réconciliation. L’événement déterminant : la naissance de ses enfants ; elle promet alors à sa mère que ses enfants pourront lui parler. En effet, dès leur naissance, elle ne s’adresse à eux qu’en anglais, ce qui ne lui vient pas spontanément au début, tandis que leur père leur parle en français. Comme les deux parents connaissent la langue de l’autre, écartant ainsi les soupçons de secrets, les conditions essentielles pour éviter la confusion des langues sont réunies.

Le thème de la transmission domine dans la dernière partie du récit. L’autrice fait des recherches sur ses origines et sur sa ville natale et découvre que ses ancêtres venus d’Alsace-Lorraine parlaient allemand, que Kitchener s’appelait Berlin jusqu’à la Première Guerre mondiale. Rien de cela ne lui a été transmis. Elle dit de l’allemand qu’elle est sa « langue fantôme », comme un membre coupé dont vous ressentez toujours l’absence.

Pour qui je me prends raconte l’histoire d’une révolte qui a bien tourné, l’histoire d’une ascension sociale et d’une transformation par l’apprentissage du français. C’est surtout un témoignage sur l’accomplissement de soi par la pratique de plusieurs langues, laquelle, selon l’autrice, vous permet d’être plus d’une personne. Une œuvre marquante que ce récit de Lori Saint-Martin.

Publié le 9 avril 2020 à 15 h 39 | Mis à jour le 16 août 2020 à 19 h 12