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Gilles Cyr

POÈMES 1968-1994

Typo, Montréal, 2010
312 pages
16,95 $

Cette rétrospective de 2010 rassemble les quatre premiers recueils d’un poète aussi rare que singulier, qu’on qualifierait à juste titre de flâneur métaphysique.

Né à Saint-Fidèle-de-Ristigouche – désormais un village fantôme gaspésien –, Gilles Cyr s’est démarqué par son observation méditative des lieux, au cours de laquelle, à coups de vers brefs et de strophes symétriques, un patient travail de connaissance poétique s’élabore. Regard jouant dans l’espace, il éprouve avec cette langue allusive l’espace environnant comme un deuxième corps, collectionne les perceptions et consigne les rencontres : « Comme je dis montagne : // clarté sur clarté / sur des retranchements perdus. // Au fond du champ où le froid me tutoie / la montagne m’enferme dans une autre chambre ». La conscience de soi est ici indissociable d’une circulation extérieure où les essences se dévoilent à même l’accidentel.

Textes tout en retenue, à lire lentement, comme des énigmes, ces poèmes se distinguent du haïku en ce qu’ils forment des chaînes cohérentes, permettant d’imaginer quelque narration en creux. Outre les comparaisons qu’on a pu faire avec l’œuvre d’Eugène Guillevic, on pourrait rapprocher Cyr de Nicolas Pesquès, lui qui depuis 1980 s’exerce à décrire la même colline ardéchoise, habitant le paradoxe d’une écriture dont le vœu de réalité conduit à l’entretien d’une asymptote, où la répétition révèle la dissemblance entre un instant et un autre.

Comme le souligne Marc André Brouillette dans sa préface, l’œuvre de Cyr s’est développée à distance des courants dominants de la poésie québécoise. La nomination, chez lui, ne procure ni pays ni rupture franche ; elle permet plutôt de négocier avec l’effacement, incitant le lecteur à se lancer à son tour sur les traces d’une présence nouvelle. Tout cela passe par une écoute attentive aux harmoniques de chaque mot, aux réverbérations subtiles d’une phrase qui, à l’occasion, s’interrompt brusquement pour laisser flotter le sens. « Après les mots / la tête sortie // le vent / les débris // celui qui passe / emporte ce qu’il peut », peut-on lire dans Andromède attendra, ce qui suggère la singularité d’une expérience de lecture indissociable de notre habitation du cosmos.

S’il est approprié de considérer l’entreprise de Cyr en filiation avec la géopoétique, on y cherchera vainement des traces documentaires. Les lieux n’y sont presque pas nommés et nous sommes la plupart du temps en marge de l’histoire, là où la perception solitaire rend à nouveau le monde disponible. Sobre et ponctuée d’un humour assez déconcertant, cette poésie matinale s’élance en « essais de terrain » qui inspirent une paix perspicace.

Publié le 16 avril 2020 à 14 h 29 | Mis à jour le 16 août 2020 à 18 h 45