Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > POUR LES DÉSESPÉRÉS SEULEMENT
Pour les désespérés seulement

René Lapierre

POUR LES DÉSESPÉRÉS SEULEMENT

Les Herbes rouges, Montréal, 2012
142 pages
15,95 $

René Lapierre signe depuis maintenant 30 ans une œuvre exceptionnelle, encore largement méconnue. Sans doute cela est-il dû en partie à son caractère inclassable : tenant à la fois de la poésie, du récit et de l’essai, elle échappe aux ensembles en fonction desquels on construit les anthologies. Le couronnement récent de son dernier titre, Pour les désespérés seulement, du Prix de poésie Estuaire–Bistro Leméac constitue donc une reconnaissance hautement attendue.

Donnant suite à Aimée soit la honte, accueilli avec enthousiasme en 2010, ce nouveau recueil demeure à l’écart de la fiction qui ancrait les parutions antérieures de Lapierre à l’étranger (États-Unis, Angleterre, ancienne U.R.S.S.) pour se situer au Québec, dans la perspective d’un engagement explicitement relié aux manifestations étudiantes de 2012. L’énonciation à la première personne est d’une radieuse beauté. Elle saisit par sa liberté, la transparence d’un dire assuré de son décentrement, le je se muant en sujet collectif lorsqu’il touche à une conviction émancipatrice, à la certitude d’un partage et d’une souveraineté : « Cachez vos cœurs, hissez des pavillons / de corsaire, noyez vos soifs : / vous les froids / vous les illustres, les absents / contre nous la faim, nous la terre / – vous tous honteusement contre nous / retournés. // Demandez une cigarette. / Consultez votre montre, commandez / qu’on vous laisse. Multipliez les ordres / faites des fous de vous-mêmes, appelez / un taxi qu’on en finisse. / Rentrez chez vous ». En couverture, l’image d’une chaise vide répond au titre du recueil, appelant le lecteur au poste retiré d’une observation mue par le désir d’ouvrir au commun. Ce retrait s’identifie au refus, prend la forme d’une ascèse – « joie de mourir. / D’apprendre à être, de dire / je ne sais pas / je ne veux rien » – par laquelle il s’agit d’entrer dans un rapport d’égalité, dans la clarté d’un réel partagé. Livre écrit dans un livre (le Flore-manuel de la province de Québec, paru en 1931, dont les passages en italiques, retranscrits en vers, réfléchissent l’écriture de Lapierre), Pour les désespérés seulement s’arrime au travail du père botaniste Louis-Marie Lalonde. La filiation établit, en termes de culture, dans le rapport à l’ici, une permanence ; brèche d’une logique dévorante, depuis laquelle le poème atteste, touche par la voix : « Nous ne savons pas aimer. // Cela est. / Il y a ». Sous la désuétude que recouvre ce geste apparaît celle de l’herbier : constance et patience de l’œuvre lapierrienne.

Publié le 1 avril 2014 à 14 h 49 | Mis à jour le 1 avril 2014 à 14 h 49