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V. S. Naipaul

POUR EN FINIR AVEC VOS MENSONGES

Trad. de l'anglais par Isabelle Di Natale et Béatrice Dunner
Du Rocher, Monaco, 2002
326 pages
29,95 $

Aborder l’œuvre d’un écrivain, de surcroît un écrivain de la stature et de la trempe de Vidiadhar Surajprasad Naipaul, par les entretiens qu’il a accordés à divers journalistes au cours des quarante dernières années peut paraître étrange. Mais cette lecture parallèle de l’uvre a l’avantage, s’il est permis de s’exprimer ainsi, de mettre l’accent sur la démarche de l’écrivain, autant sur les motivations personnelles qui l’animent que sur le développement des thèmes sur lesquels s’est construite l’œuvre qui a valu à V. S. Naipaul d’être nobelisé en 2001, après avoir été anobli par la reine Élisabeth en 1990. Et la démarche de l’écrivain mérite qu’on s’y attarde, autant que l’œuvre.

Né à Trinidad en 1932, V. S. Naipaul est issu d’une famille d’immigrés du Nord de l’Inde. Son grand-père travaillait dans une plantation de canne à sucre et son père a été journaliste et écrivain. À la lecture des entretiens, on ne peut s’empêcher de penser que la filiation paternelle a modelé en profondeur le parcours de l’écrivain, que certains critiques situent parmi les plus grands écrivains anglais du vingtième siècle, qu’il a en quelque sorte mené à terme l’idéal du père, avec tout l’acharnement et le labeur qui devaient être le lot quotidien du grand-père. De sa petite enfance, V. S. Naipaul dira qu’il garde deux souvenirs : son père affligé d’une maladie mentale, et lui-même couché sur un lit d’hôpital alors qu’il était atteint d’une pneumonie. Jamais il ne tiendra pour acquis l’écriture d’un livre, le succès du précédent ouvrage n’assurant en rien la réalisation du suivant. Cette lutte constante contre ce qui peut à tout instant échapper à l’écrivain et basculer dans l’oubli, cette crainte de voir le livre lui échapper sont omniprésentes au fil des entretiens. « La difficulté, dans l’écriture, souligne V. S. Naipaul, c’est d’atteindre le stade où cela commence à prendre, où les mots entourent quelque chose. Autant essayer de saisir un morceau de bois avec un fouet. »

À tous ceux qui l’intervieweront, l’auteur d’Une maison pour M. Biswas n’aura de cesse de rappeler que l’écriture repose avant tout sur une ascèse, qu’elle exige tout de celui qui s’y consacre et si, en retour, elle lui procure quelque succès, cela finira invariablement par produire une sorte de vanité corruptrice qui portera, tôt ou tard, ombrage à l’œuvre. On reconnaîtra aisément dans de tels propos le goût de V. S. Naipaul pour la controverse, mais il ne faudrait pas s’y tromper. Livre après livre, soulignera l’un de ses critiques, il exprime la souffrance de la vie coloniale et post-coloniale avec compassion et souvent avec humour. Mais c’est sans doute Robert Hass, poète et critique, qui a le mieux cerné à la fois l’homme et l’écrivain : « Il est le plus grand écrivain du désenchantement que nous ayons aujourd’hui. La majorité des écrivains occidentaux ont grandi dans un monde rationnel et avide d’enchantement, tandis qu’il a grandi dans un monde enchanté et aspirait à la rationalité. Ceux qui lui inspirent du mépris sont presque toujours des gens qui se leurrent d’une façon ou d’une autre ; il les exècre ».

S’il n’a jamais cherché à faire l’unanimité autour de lui, V. S. Naipaul ne laisse personne indifférent.

Publié le 7 juillet 2003 à 10 h 47 | Mis à jour le 1 février 2015 à 15 h 26