Upton Sinclair

PÉTROLE !

Gutenberg, Paris, 2008
717 pages
34,95 $

Le récent film de Paul Thomas Anderson, There will be blood, a ramené en librairie le classique d’Upton Sinclair, Pétrole ! (1927). Les éditions Gutenberg insistent d’ailleurs sur le parallèle à faire entre le film et le livre, en plaçant en couverture une illustration montrant le prospecteur pétrolier James Arnold Ross (renommé Daniel Plainview dans le film). Ross/Plainview (magistralement personnifié par Daniel Day-Lewis) est d’abord visible de dos, contemplant un champ pétrolifère à l’horizon, puis de profil, alors qu’un plan agrandi de son visage signale l’importance de ce magnat dans le récit. Pourtant, si le film tourne autour du père, c’est le point de vue du fils que le livre privilégie. Autant le dire sans détour : livre et film racontent des histoires très différentes. Certes, tous deux traitent de la conquête de l’or noir en Californie du Sud au début du XXe siècle, mais la comparaison s’arrête là. Le drame financier, familial et religieux est beaucoup plus étoffé dans le récit de Sinclair.

Situé entre l’aube de la Grande Guerre et l’élection du président Harding au début des années 1920, Pétrole ! relève du roman d’apprentissage. Il relate l’éducation politique, citoyenne, intellectuelle et sentimentale de J. Arnold Ross junior, alias « Bunny », qui se sent très tôt appelé vers un destin aux antipodes de celui de son père. En effet, le jeune Ross, longtemps surnommé « le gnome du pétrole », préfère vite la voie de l’idéalisme à celle du capitalisme. Après s’être lié d’amitié avec le fils d’un éleveur de chèvres, il sympathise avec les milieux ouvriers, se porte à la défense des bolcheviques et fréquente des militants socialistes, ce qui lui attirera, on s’en doute, de nombreux ennuis.

Pétrole ! vaut comme ambitieuse fresque sociale de l’Amérique des années 1910 et 1920. Avec ses millionnaires au cigare, ses grévistes, ses bootleggers et ses étoiles du cinéma, c’est un pan complet de l’histoire américaine qui reprend vie sous la plume de ce Zola américain. Sinclair n’a cessé de dénoncer les tractations, passe-droits et jeux de pouvoir qui corrompaient la démocratie de son temps. Cet activisme est d’ailleurs perceptible dans Pétrole ! Mais la grande force du roman tient de sa peinture des liens père-fils. La description toute en finesse des différends cordiaux entre « Papa » et Bunny suffit à faire de Pétrole ! un pur chef-d’œuvre.

Publié le 14 décembre 2008 à 12 h 23 | Mis à jour le 25 mars 2015 à 12 h 32