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Gisèle Bienne

PAYSAGES DE L’INSOMNIE

Climats, Paris, 2004
253 pages
29,95 $

Le récent film de Christian Carion, Joyeux Noël (sortie novembre 2005), évoque la fraternisation sur le front entre soldats français et allemands à Noël 1914. On trouve aussi ce thème dans Paysages de l’insomnie, de Gisèle Bienne. À la fin de la guerre, armé cette fois de son dictionnaire et de sa grammaire allemande, Marcel s’efforce d’écrire en allemand à Franz, réfractaire comme lui, avec qui il a dû fraterniser un moment sur le front.

L’auteure s’ingénie surtout à montrer les difficultés de se réinsérer dans la vie. Certes Marcel est revenu sur sa ferme « avec ses quatre membres et une gueule en bon état » mais pourtant « en partie mort et en partie vivant ». Comment faire comprendre cela à sa mère ou à sa femme qui se désolent de le retrouver « changé » ? Marcel ne se ferme pas aux autres. Il joue le rôle d’écrivain public et prend une part active dans la création d’une coopérative. Mais, désormais incapable de s’inscrire dans l’avenir, il ne peut fournir un travail suivi ni faire d’abord les travaux les plus urgents. Il passe de longs moments silencieux au Café d’en haut avec trois autres survivants, « préférant retrouver leurs morts au café plutôt que dans certains cimetières ». Ils se replongent dans « une sorte d’éternel présent enfoui sous des nappes obscures et qui remonte à la surface par petits bouts d’épave », le souvenir de l’horreur qui colle à la peau.

Lorsqu’on a perdu la foi, et au front, et qu’ on a si souvent fantasmé sur une femme qui, aujourd’hui, refuse qu’on décroche le crucifix du mur de la chambre et dont le corps est « une chapelle fermée à double tour », comment revivre ? Même avec le jeune fils Lucas, qui s’aligne de plus en plus sur sa mère, et le chien, qui n’avait pas eu le temps d’être dressé, les retrouvailles sont impossibles. Heureusement, il reste Mathilde, celle qui aurait pu le comprendre, avec laquelle il vit « une aventure intense mais triste » avant qu’elle ne s’en aille à Paris.

Marcel traverse une longue période d’abattement et d’insomnie, abuse de l’alcool, ne trouve un semblant d’apaisement qu’auprès des chevaux avec lesquels il a traversé la guerre.

Il faudra sa mort et son enterrement civil, « un des plus beaux qui soient, sous le soleil, dans un petit vent frais, et aucune soutane qui traînerait par là », pour qu’enfin sa femme, Irénée, ne se dise plus : « Je n’ai pas mérité cela » mais commence enfin à chercher à comprendre ce qui lui a échappé.

Des pages bouleversantes sur la difficulté de vivre après la guerre, et plus largement sur l’incompréhension entre les êtres, un cri de révolte avec de la tendresse et de la sensualité à fleur de mots. Un très beau et très grand livre.

Publié le 25 novembre 2005 à 13 h 03 | Mis à jour le 24 novembre 2014 à 17 h 10