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Philip Roth

PARLONS TRAVAIL

Trad. de l'américain par Josée Kamoun
Gallimard, Paris, 2004
187 pages
27,95 $

Pour qui ne connaît pas le grand écrivain américain qu’est Philip Roth, le titre de son dernier livre peut paraître des plus rébarbatifs. Mais mettons les choses au clair : cet essai est tout sauf barbant. J’émettrais peut-être une seule réserve quant à l’article sur l’œuvre de Saul Bellow qui clôt cette série de conversations et de portraits. Qu’est-ce qu’une analyse littéraire de type universitaire vient faire dans un ouvrage tel que celui-là ? Voilà qui est dit. Quant aux neuf dixièmes du livre, un parcours délectable qui va de l’usine où travailla pendant trente-cinq ans l’écrivain Primo Levi à la maison du peintre Philip Guston, qui a illustré Le sein, en passant par Jérusalem avec Aharon Appelfeld, à Prague avec Ivan Klíma, à Londres et dans le Connecticut avec Milan Kundera sans oublier une rencontre dans la demeure seigneuriale de la Londonienne Edna O’Brien. Oui, parlons travail : comment tous ces individus sont-ils arrivé à créer quand il leur fallait surmonter pour les uns un événement traumatisant, voire destructeur, pour les autres le pouvoir oppressant du communisme ? Philip Roth a le don d’amener ses interlocuteurs sur des terrains minés. Sa fine diplomatie ne l’empêchera pas de demander au Tchèque Ivan Klíma si le génie de la littérature tchèque n’est pas né à cause de la censure dont elle faisait l’objet, et, conséquemment, depuis la fin de la domination russe, depuis qu’elle ne porte plus à bout de bras l’idéal de vérité et l’identité du peuple, si elle ne finira pas par se dégrader et perdre son lectorat. Sur quoi Ivan Klíma répondra que l’aspect heureux de ce changement, outre le soulagement de ne plus avoir à se soucier d’un régime néfaste, est qu’il permettra aux meilleurs de sortir d’une représentation manichéenne du monde. On comprend que le rapport complexe de l’écrivain avec le monde politique et social qui l’entoure, son influence sur l’œuvre, est au cœur de ces échanges à la fois profonds et cordiaux. Au fil des conversations, Roth en vient à livrer ses propres verdicts sur la littérature étatsunienne : « [ ] dans une culture comme la mienne, où rien n’est censuré, mais où les médias nous inondent de falsifications imbéciles des affaires humaines, la littérature sérieuse n’est pas moins une bouée de sauvetage, même si la société l’a quasiment oublié ».

Publié le 24 novembre 2004 à 14 h 09 | Mis à jour le 9 février 2015 à 19 h 52