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NUIT BLANCHE

La thématique de la judéité est au centre des préoccupations de Vincent Engel, auteur belge issu d’une famille en partie juive polonaise. Oubliez Adam Weinberger constitue peut-être la réponse à la question qu’il a lui-même posée en 1991 : Pourquoi parler d’Auschwtiz ? (Les Éperonniers, Bruxelles). Et quand Adam Weinberger dit : « Je n’ai pas le droit de parler de la souffrance des autres », on comprend que le pourquoi équivaut presque à un à quoi bon.

Avec Adam Weinberger, Vincent Engel s’efforce de réduire l’altérité de cette souffrance, et peut-être, de la faire un peu plus sienne ; jusqu’à présent, c’est dans des essais qu’il abordait le thème de la Shoah. Aujourd’hui, il y consacre un roman dont le protagoniste porte le même patronyme que ses propres aïeux, comme nous l’apprend la dédicace : « […] À toute ma famille, Engel et Weinberger, qui, à son insu, a contribué à la construction de cette fiction. »

Le roman est divisé en deux parties, « Avant » et « Après ». Au centre du récit ‘ au propre comme au figuré ‘, dans une très présente absence, est « le silence mortel des camps nazis ». Avant, il y a Adam, l’adolescent passionné qui, avec humour et [im]pertinence, se raconte à la première personne et évoque tour à tour chacun des membres de sa famille : une véritable galerie de portraits des multiples facettes du judaïsme, entre le sioniste, le rabbin et l’agnostique communiste. Le style est vif, alerte, et la formule, maniée avec art et précision : « […] il y avait ce couple indissoluble que formaient nos parents, […] ‘ indissoluble parce que le temps n’a pas son pareil pour entortiller les nSuds. » L’Adam d’après nous paraît un inconnu ; taciturne ‘ il ne « croit plus aux mots » ‘, ascétique, partageant sa vie entre la médecine et les bateaux en bouteilles. Rupture de vie, rupture de style : ce sont désormais les autres qui le racontent, car lui, il a décidé de se taire.

L’entreprise de Vincent Engel est intéressante : asservir la forme romanesque au fond, c’est-à-dire au propos essentiel, qui est de non-dire l’indicible de l’horreur des camps nazis, de montrer ce silence du rescapé comme une mutilation supplémentaire. Et, dans l’ensemble, Vincent Engel gagne son pari, à un bémol près : le récit aurait certainement gagné en force sans l’épilogue, où Adam nous revient à la première personne, tentant d’expliquer ce qui avait déjà été habilement suggéré par ailleurs. Cet ajout inattendu sonne comme un aveu d’impuissance, comme si l’auteur n’était pas sûr d’avoir réussi à faire passer son message.

Et pourtant Non, Monsieur Engel, nous n’oublierons pas Adam Weinberger.

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