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Jean-Marie Poupart

ON A RAISON DE FAIRE LE CAMÉLÉON

Leméac, Montréal, 1999
269 pages
27,95 $

Le dernier roman de Jean-Marie Poupart relate l’exécution d’un double contrat de meurtre par un étudiant de 20 ans qui suit des cours de création littéraire dans une université montréalaise : le jeune homme pourra ainsi abolir ses dettes de drogue. Au-delà de cette anecdote de base, On a raison de faire le caméléon est une vaste réflexion sur la vie en général et la chose littéraire en particulier. L’écriture, les romanciers, la critique, les étudiants, les professeurs,… sont tour à tour soumis à la glose tantôt humoristique, tantôt satirique et parfois vitriolique du narrateur d’abord, qui s’affiche sous le pseudonyme stendhalien de Julien Sorel, et à celle de ses personnages ensuite.

Le roman expose certaines caractéristiques de la postmodernité, telles l’intertextualité et l’autoreprésentation. « Je sais comment torcher un livre pour qu’il soit porté au pinacle », dit par exemple l’écrivain Rufiange. « L’astuce est […] enfantine […] Elle consiste à intercaler à chaque paragraphe un terme savant, un mot inusité, une mignardise. » « Votre style est en grande partie tributaire du sien [Rufiange]. Prenez ces énumérations », remarque plus loin la professeure Devlin à propos de Sorel. Or, à côté des mots de la langue standard et populaire, les termes savants et inusités abondent dans le roman, de même que les énumérations en cascades rassemblant le vocabulaire de tous les sujets imaginables. Cette propension lexicale est sans doute l’aspect ludique le plus captivant du roman qui, à cet égard, atteint sa plénitude entre les pages 218 et 229 quand Sorel fait l’inventaire des objets et personnes qui manquent à son avis dans le décor de Noël du centre commercial du coin. Le texte donne alors dans le délire verbal, dans la logorrhée, dans la conglobation (accumulation turgescente) : seul compte le plaisir d’inscrire les mots, peu importe le conseil de Devlin de « [biffer] les épisodes décoratifs », « d'[élaguer] dans les digressions » et de « [miser] sur la sobriété ». Et Sorel le sait bien qui « [aligne les noms] à la queue leu leu pour bâtir les logomachies qui encombrent [son] récit ».

Un livre à lire, et surtout à relire.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 6 février 2015 à 19 h 07