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Collectif

MONTRÉAL, VILLE DÉPRESSIONNISTE       

Moult, Montréal, 2017
256 pages
24,95 $

La prémisse : si vous êtes déprimé, l’explication ne se trouve ni dans votre psyché, ni dans votre mode de vie. C’est en raison de votre environnement humain et matériel… qui ne vient d’ailleurs pas de nulle part. « Plutôt, ces conditionsnous sont faites.Elles sont prévues, planifiées, à la fois limitées et produites, organisées et détruites plus ou moins savamment par une sorte de ‘clique’ contingente. » Mais quelle clique ? Une sorte de clique. Une clique commodément diffuse, mais nécessairement proche du pouvoir et de l’argent. « Ce collectif conspirant plus ou moins anonyme rappelle la clique du Château, comme on le disait jadis à Montréal […]. »

Il est symptomatique que la première ville « dépressionniste » naguère dépeinte par la « ConsDep » (« Conspiration dépressionniste », ainsi que se nomme le collectif d’auteurs) ait été celle de Québec, dont le charme est pourtant reconnu universellement – ou peut-être est-ce seulement par « la foule des touristes et des banlieusards », ces êtres semi-humains dont on se demande s’ils ont une âme (contrairement aux policiers, dont on sait évidemment qu’ils n’en ont pas). C’était en 20081, pour le 400e (un « chiffre rond »), et voilà que les auteurs se sont demandé s’ils ne pourraient pas récidiver pour le 375e(un « chiffre anguleux ») de Montréal. Ils l’ont pu : Montréal, peut-on conclure au bout de cette diatribe, est bel et bien « dépressionniste ».

On a souvent dit de Paris que ce serait une ville merveilleuse sans les Parisiens. De même, on pourrait sans doute dire de cet ouvrage qu’il serait formidable sans ses auteurs. Car si le lecteur arrive à faire abstraction de l’arrogance et du mépris qui suintent de pratiquement tous leurs pores, il y trouvera une foule d’informations sociohistoriques passionnantes sur le territoire non cédé. Qu’il s’agisse de l’histoire des Juifs du Mile End, des gays – puis, dans une apothéose, des LGBTQ+ – du Village, des privilégiés de Ville Mont-Royal ou carrément des maires de Montréal, on peut dire que les auteurs sont documentés, et que leur plume, si on pardonne quelques volutes pseudo-intellectuelles, est bien taillée.

Ainsi, le récit dénonciateur détaillé entourant l’échafaudage du Quartier des spectacles ne laisse pas indifférent : « It takes an especially corrupt city for the irony to go unnoticed when a city official tells a concert hall to just move out of the new concert district if the office towers planned for it are a problem2 ».

Comment, aussi, ne pas rester songeur devant le destin de l’est de Montréal, dont l’idéaliste Joseph Versailles rêvait de faire une « cité-jardin » pour les Canadiens français… et y serait peut-être arrivé, n’eût été cette maudite guerre – la Première – qui scella le sort industriel d’un secteur devenu ensuite le plus grand centre de raffinage au Canada ?

Ces histoires finissent mal – comme toutes les autres. Qu’on parle de la bibliothèque des sciences humaines de l’Université de Montréal cachée par un immonde stationnement de béton qui signale presque certainement une volonté d’humiliation et d’aliénation des étudiants de la part des maîtres de la tour d’ivoire, qu’on parle de la « ville souterraine » vendue aux touristes comme un attrait incontournable mais ne constituant finalement qu’« un labyrinthe de pierres grises, de tuiles jaunes, de néons et de plafonds bas » (texte particulièrement bien ficelé de Josianne Millette), qu’on parle d’une société de transports en commun exagérément soucieuse de son image et dont le développement se fait pourtant « à grands coups d’affrosité », ou qu’on parle du diabolique Service de police de la Ville de Montréal « radicalisé » (oui, oui, comme les islamistes) qui ignore superbement et scandaleusement sa propre gangrène, on en revient toujours au même point : « Le monde est à pleurer ».

D’où ces abondantes illustrations tour à tour trash, fascinantes et inspirantes, à l’image de l’ensemble de l’œuvre.

« Ce qui caractérise notre époque, c’est la crainte d’avoir l’air bête en décernant une louange, et la certitude d’avoir l’air intelligent en décernant un blâme », observa jadis Cocteau (1889-1955). Il semble que les temps aient bien peu changé, et les signataires de l’avant-propos de Montréal, ville dépressionniste ont bien raison de dire que « notre époque semble aussi bête que les précédentes ».

 

1. Québec, ville dépressionniste, Moult, 2008.
2. « Il faut qu’une ville ait atteint un degré de corruption non banal pour que personne ne remarque l’ironie de la situation lorsqu’un représentant de la Ville répond à un propriétaire de salle de concert qu’il n’a qu’à sortir du nouveau quartier des spectacles si les tours à bureaux qu’on compte y construire le dérangent. » (Deux articles de cet ouvrage sont écrits en anglais, dont un – était-ce inévitable? – par un Portugais.)


Publié le 22 juin 2018 à 13 h 49 | Mis à jour le 29 juin 2018 à 9 h 57