Numéro 108

Aki Shimazaki

MITSUBA

Actes Sud, Arles/Leméac, Montréal, 2006
156 pages
17,95 $

Après la suite romanesque du Poids des secrets où elle traçait le parcours d’une famille marquée par les confidences, les révélations et les conflits culturels, Aki Shimazaki plonge avec Mitsuba dans l’univers complexe de la culture d’entreprise nippone. Takashi Aoki y raconte sa vie à l’intérieur de la compagnie Goshima, véritable dieu qui gouverne sur la destinée de ses multiples employés et qui les disperse autour du monde au gré des caprices des dirigeants. Le monde du travail japonais a toujours intrigué, en raison de sa culture singulière, et une auteure comme Amélie Nothomb en a tiré un roman loufoque qui prend à contre-pied la bureaucratie. Or, Shimazaki décrit cet univers codé et stratifié sans le prendre à rebrousse-poil ; le narrateur se complaît dans ce milieu puisqu’il connaît les rouages de la machine et en tire profit. C’est ainsi que Takashi reçoit une promotion pour travailler à la succursale parisienne, lui qui maîtrise de nombreuses langues, dont le français qu’il étudie après le travail. À l’un des cours qu’il suit, il rencontre Yûko Tanase qui est réceptionniste pour la même compagnie que lui. Une relation secrète se noue entre eux dans un petit bistro du nom de Mitsuba, qui signifie trèfle. Ce café prend alors des allures de havre, où il est possible d’échapper à la logique entrepreneuriale.

Ce n’est qu’avec cette histoire d’amour entravée par la compagnie qu’Aoki parvient à saisir l’omnipotence de son employeur et l’amère puissance de ceux qui se croient tout permis. Dans ce roman linéaire et lisse, où les phrases simples créent rapidement une ambiance, ce qui n’est pas sans rappeler la prose de Jacques Poulin, Shimazaki peint un tableau subtil des contraintes toujours voilées qui briment des individus qui aspirent à autre chose qu’à la productivité. Les courts chapitres échafaudent pas à pas le piège où les amoureux seront pris et, si l’effet de surprise n’est pas au rendez-vous, il n’en demeure pas moins que l’écrivaine brille à éclairer les zones d’ombre d’une société tournée vers une forme unique de réussite.

L’auteure de Hotaru évoque avec un sens de la concision exemplaire une trajectoire individuelle où se mêlent ambition, évocation fantasmée de Montréal, respect pour les institutions japonaises, amitiés sincères et amours empêchées.

Publié le 7 octobre 2007 à 15 h 05 | Mis à jour le 7 octobre 2007 à 15 h 05