Gérard Bouchard

MISTOUK

Boréal, Montréal, 2002
513 pages
27,95 $

Comme le dit l’auteur dans un préambule accrocheur, Mistouk emprunte ses principales données à l’histoire. Mais plutôt que de roman historique proprement dit, il conviendrait de parler d’un récit à haute connotation ethnographique, dans lequel le narrateur-informateur procède à un astucieux collage de faits et gestes d’individus accédant au niveau de types par le choix et la concentration des traits qui leur sont prêtés. Telle est, me semble-t-il, la véritable mesure de cette œuvre abondante qui reconstitue avec une force de conviction indéniable la vie de pionniers en quête de rêve et d’absolu telle qu’elle a dû se vivre autrefois dans le rang des Chicots, à Mistouk (aujourd’hui Saint-Cœur-de-Marie), sur les bords du lac Saint-Jean. Roméo (dit Méo) Tremblay en est le héros, dans le double sens du terme, et la renommée de ce personnage de saga, sorte de mélange d’Ulysse et de Pantagruel, s’étend sur tout le continent nord-américain, ses multiples prouesses ne cessant d’y éblouir tout le monde.

Les divers tableaux de ce récit présenté chronologiquement forment en effet une mosaïque quasi complète des mSurs et coutumes des contrées de peuplement sanguenéennes (et québécoises) à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Ils ressortissent à l’occasion d’un cliché : la forge et le magazin général comme lieux de rencontre, par exemple, de même que le type du maire retors, du notaire véreux, de l’évêque omnipotent, de l’Indienne à la pipe…, sont peu originaux en soi, même si des traits de leur personnalité ont été empruntés à des contemporains réels. L’utilisation des référents historico-littéraires que sont les personnages de Lorenzo Surprenant (de Louis Hémon), de Didace Beauchemin (de Germaine Guèvremont) ou de Jack Monoloy (de Gilles Vigneault) relève également plus de l’opportunisme folklorique que de la nécessité diégétique (de la trame romanesque). L’accélération temporelle terminale vient de même gâter quelque peu l’habile fondu existant jusque-là entre la chronique et la fiction. Boileau ne disait-il pas que « le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable »?

Malgré leur relevé accusé, ces détails ne troublent que légèrement ce fort roman réussi où la qualité et la justesse de l’information s’allient à une langue souple et harmonieuse et dont, au surplus, l’adroite alternance tonale du grave et de l’humoristique n’est pas la moindre des qualités, beaucoup s’en faut.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21