Pierre Assouline

LUTETIA

Gallimard, Paris, 2005
438 pages
34,95 $

En 2005, la Seconde Guerre mondiale et son cortège d’abjections refont la une des journaux et du petit écran à l’occasion du soixantième anniversaire de l’armistice. Avec ces images, l’obsédante réalité des atrocités commises revient hanter les bonnes consciences. Lancinant, le souvenir n’en demeure pas moins nécessaire car il atteste la part restante d’humanité en l’Homme.

En marge du beau témoignage d’un détective d’hôtel, Édouard Kiefer, Pierre Assouline met en scène de nombreux personnages. En effet, une foule bigarrée défile dans le grand hôtel de la rive gauche sous le regard fureteur de Kiefer : des célébrités, des écrivains – dont James Joyce -, des musiciens, des peintres, des gentlemen « emparticulés », des émigrés allemands, le comte et la comtesse Clary, et j’en passe ! Dans le roman, divisé en trois parties, ceux-là sont de la première, « Le monde d’avant », alors que la faune de la deuxième partie, « Pendant ce temps », est tout autre. Pendant l’Occupation, les Allemands ont réquisitionné Lutetia pour en faire le siège de l’Abwehr. Aussi le discret Kiefer se trouve-t-il aux premières loges parmi les espions, témoin privilégié d’une guerre qui atteint des sommets de barbarie inégalés. C’est toutefois la dernière partie, « La vie après », qui touche le plus. Pierre Assouline n’y décrit pas la société concentrationnaire, comme tant de romans l’ont fait depuis la dernière guerre, mais il en montre les conséquences : stigmatisés par la folie du IIIe Reich, les êtres émaciés et brisés qui reviennent d’Auschwitz, de Drancy, de Dachau, de Majdanek, de Treblinka, de Buchenwald, de Bergen-Belsen n’ont pas eu à attendre des années pour devenir des vieillards. Ils savent mieux que quiconque que la vie est un sursis.

Roman historique empreint d’une vibrante sensibilité, Lutetia se démarque par l’angle de vue adopté : témoin passif de l’Histoire, son personnage principal, Édouard, résume bien ce que fut et demeure Lutetia : « Si les murs pouvaient parler Ils suintent, murmurent, hurlent parfois mais ne parlent pas. À Lutetia, la musique de fond est faite de chuchotements, ceux de leur colloque ininterrompu depuis un demi-siècle. Car si tout grand hôtel est un lieu hanté, celui-ci l’est plus que d’autres ».

Publié le 21 septembre 2005 à 23 h 47 | Mis à jour le 21 septembre 2005 à 23 h 47