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Margaret Atwood

LE DERNIER HOMME

Trad. de l'anglais par Michèle Albaret-Maatsch
Robert Laffont, Paris, 2005
394 pages
34,95 $

« Dans une existence antérieure, Snowman ne s’appelait pas Snowman, mais Jimmy. C’était un gentil garçon en ce temps-là. » Seul rescapé d’un monde bel et bien mort, le narrateur raconte comment son ami d’enfance, Crake, à trop s’être amusé à jouer les démiurges, a provoqué un véritable cataclysme.

La végétation recouvre peu à peu les vestiges de l’ancienne civilisation. C’est désormais le règne d’une nouvelle espèce d’humains et de nouvelles espèces animales dont le lecteur croira avoir déjà entendu parler aux informations télévisées. « Le projet porcon visait à produire une gamme d’organes humains, irréprochables dans un modèle transgénique de porc knock-out. Les organes étaient destinés à faciliter les transplantations et à limiter les rejets, mais aussi à résister à des agressions de microbes opportunistes et de virus dont les souches se multipliaient d’année en année. » C’est tout le talent de Margaret Atwood de faire croire à ses lecteurs que le monde effrayant qu’elle entend nous montrer est le nôtre, à quelques infimes détails près… Figure majeure de la littérature canadienne, elle sait depuis longtemps discerner les dérives de notre époque pour en faire des sujets de romans d’anticipation.

Pamphlet politique, conte prophétique, Le dernier homme est lui-même présenté comme un hybride d’Orange mécanique et du Dernier des mondes. Cette fable impitoyable sur les apprentis sorciers est très souvent convaincante, Margaret Atwood ne manquant ni de talent ni d’imagination : « Les étudiants de Botanique transgénique (département Ornementation) avaient créé toute une batterie de mélanges tropicaux qui résistaient aux sécheresses et aux inondations […]. Les rochers artificiels ressemblaient à de véritables rochers mais pesaient moins lourd ; de surcroît, ils absorbaient l’eau en période humide et la libéraient en période sèche, de sorte qu’ils régulaient naturellement l’irrigation des pelouses. Ils étaient commercialisés sous le nom de Roculateurs. Cela dit, il fallait les éviter en période de fortes pluies, car il leur arrivait d’exploser ». Les retours en arrière, alors que Jimmy et Crake, plus jeunes, sont inséparables et s’amusent avec Extinctathon, un jeu de rôles sur des mutations bizarres déniché sur Internet, s’étirent un peu trop par moments.

Mais on notera des passages très drôles, d’un cynisme qui fait rire un peu jaune : « En Australie où il y avait encore des syndicats, les dockers syndiqués refusèrent de décharger les cargaisons de Cafésympa ; aux États-Unis, il y eut une Boston Coffee Party » ! La traductrice, Michèle Albaret-Maatsch, mérite une mention particulière pour la créativité dont elle fait preuve dans la traduction savoureuse des noms propres, RejouvenEssence, NouvoMoi, le Centre Asperger, PoNeuv, SentéGénic

Si, à bien des égards, Le dernier homme est un roman captivant, on ne saurait toutefois le qualifier de divertissant, tant le miroir qu’il tend à notre société nous renvoie une image horrifiante de vraisemblance.

Publié le 21 septembre 2005 à 23 h 50 | Mis à jour le 7 octobre 2015 à 11 h 18