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Numéro 79

Denis Vanier

L’URINE DES FORÊTS

Les herbes rouges, Montréal, 1999
83 pages
12,95 $

L’urine des forêts, c’est un triptyque qui laisse généreusement suinter les exsudats les plus juteux dans le crescendo du rêve. Parce que la pisse sent bon l’or et guérit depuis la nuit des temps, il faut la lire et la boire, gueule grande ouverte sur soi. Ha ! Si vous saviez comme elle coule, l’eau théologale, coude à coude avec le sang, la morve, le pus et les glaires.

Quête enthousiaste du très-haut mal d’où nous provenons peut-être, ce recueil de poésie laisse tomber des pièces fécales, précises, limites. Parfois infiniment, parfois superbement quétaine (Rabelais et Rimbaud dans le lit de Colette…), cette écriture cherche à exister à partir de l’instant de la mort, de la vie de la mère, avec l’extrême violence du cri primal, volubile. L’image est TOUT. Par exemple dans cette lettre, vulve sapide et bavante, adressée à Rina Lasnier : « Goûte à cette cire des candélabres / c’est l’érection de Dieu / qui se figera bientôt ». L’émeute braillarde de l’infini respect et de la moiteur de l’ironie. Le goût, vocation des sens, moyen de tuer la peur de la chair par la langue, prodigue du double : « Prenez et mangez / car ceci est poison », poison guérisseur, le sait-on assez ? Si et seulement si glands et clitoris affluent à la peau.

Chez Denis Vanier, écrire vient de l’expression « bander la queue et les yeux ». Chaque fois que s’amorcent des travaux et des jouirs, le canal urétral autorise la voix du sperme. Son poème, rigueur de l’arc, peut alors énoncer une parole-glaire, ou serait-ce une parole-larme ? Depuis si longtemps — depuis déjà Je en fait, il y a 35 ans — le poète à jamais jeune creuse sa solitude incandescente, sachant mieux que quiconque de quel «sperme noir » il est tel Sade issu, aussi noir que les « étrons blancs » de la chambre de femme dans laquelle il pénètre ici un instant furtif…

Puisque l’homme vit de ses tatouages, absolus infimes, inscrits par Caïn, la peau rouge aimante « percée / par les astronautes de Satan ». Marqué au fer du désir, le corps signe par la justice indélébile l’inscription de son effacement. D’où la conclusion du livre : « [O]n me filme pendant que j’écris : / il s’agit de la disparition d’un corps. » Poète nu orné d’absence, suprême beauté du jour.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 27 novembre 2014 à 11 h 41