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Numéro 80

Edward O. Wilson

L’UNICITÉ DU SAVOIR

De la biologie À  l'art, une même connaissance

Trad. de l’américain par Constant Winter
Robert Laffont, Paris, 2000
396 pages
36,95 $

Voilà un authentique chef-d’œuvre du genre ! Près de 400 pages de pur plaisir pour l’esprit. Mais il faut vous avertir que malgré l’intelligence foudroyante de son auteur, la fluidité de son écriture et son évidente et réconfortante érudition, nous n’avons pas affaire ici à un bouquin pour tous. De fait, pour y découvrir ses trésors, il faut consentir à un effort. Oh ! pas bien grand, mais un effort tout de même. Une fois cette condition acceptée, cet ouvrage entraînera le lecteur dans une dense forêt de réflexions qui pourrait bien servir de base à un nouvel humanisme contemporain.

Dans l’univers de la science et des livres qui tentent de nous y initier, nous avons rarement pu lire quelqu’un comme Wilson, capable de faire des bonds d’une sphère de connaissances à une autre en traçant des chemins de traverses capables d’illuminer une réalité plus grande et plus complexe. C’est justement tout le sujet de ce livre et aussi toute son ambition. Nous sommes conviés à redevenir, tous autant que nous sommes, des humanistes au sens où on l’entendait à la Renaissance et au siècle des Lumières.

Wilson nous invite à « concilier » les savoirs dans l’intention de percevoir la totalité d’un système. Ainsi, sa vision fait appel à des sciences telles que : physique des particules, chimie, biochimie, biologie, neurobiologie, psychologie, anthropologie et sociologie. De ces grandes « conciliences », il prétend pouvoir extraire une image fiable de la réalité dans laquelle nous baignons et percevoir les nouveaux rivages vers lesquels pourraient se diriger nos quêtes de connaissance.

Ce livre est multiple : précis d’histoire des idées des Grecs à aujourd’hui, essai, polémique, vision futuriste, et enfin grande exploration vulgarisatrice des idées les plus récentes sur l’étude du cerveau et de la neurobiologie.

Par contre, ce livre, lu superficiellement ou sans bien l’assimiler, peut mener tout naturellement son lecteur sur un terrain glissant et hautement critiqué par les pairs : la dérive sociobiologique. L’auteur en est bien conscient et ne cesse de nous mettre en garde contre les dérapages possibles des concepts sociobiologiques. Quoique lui-même théoricien de la sociobiologie (science qui prétend grosso modo pouvoir décrire les sociétés humaines avec des méthodes rationnelles réductionnistes), Wilson ne nous présente pas ici « le meilleur des mondes » envisageable. Il ne prétend pas pouvoir décrire la vie des sociétés de manière définitive et exacte.

Ce fantasme dangereux est capable de provoquer une réaction en chaîne de préjugés qui, politiquement, entre de mauvaises mains, pourraient nous entraîner dans des hécatombes semblables à celles qui sont apparues au tournant du XXe siècle avec les thèses du darwinisme social, et qui ont abouti aux malheureuses expériences eugéniques occidentales et finalement au nazisme. Wilson en est plus que conscient et nous invite plutôt à une réflexion prudente en nous proposant simplement de nouveaux outils intellectuels qui pourraient nous conduire vers de nouvelles terra incognita.

Malgré cela, L’unicité du savoir est l’une des plus belles publications de ces dernières années. Si l’aventure vous tente, vous ne serez pas déçus.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 1 février 2015 à 10 h 05