Numéro 119

Evgueni Schwartz

L’OMBRE

Trad. du russe par Tania Mogilevskaïa, Denyse Noreau, Alexandre Sadetsky
Presses de l'Université Laval, Québec, 2009
167 pages
17, 95 $

L’humour grinçant de cette critique de l’intelligentsia russe a été offert au public pour la première fois en 1940. Pourtant, près de 70 ans plus tard, la traduction française sortie des Presses de l’Université Laval à Québec nous donne une satire politique dans laquelle notre société contemporaine trouve un reflet assez juste.

Son auteur, Evguéni Schwartz, est considéré comme l’un des plus brillants dramaturges russes du début du XXe siècle. La lecture de la pièce L’ombre nous démontre pourquoi. Dans ce conte de fées pour grandes personnes, l’onirisme côtoie un grotesque assumé, brossant un portrait saisissant de vérité. Étrange. Si Schwartz a été souvent interdit à l’époque où il a écrit, c’est peut-être pour les mêmes raisons qu’il est bon de le lire aujourd’hui: sa finesse satirique frappe de plein fouet ceux qu’elle dépeint. Libre penseur, il amène le lecteur à s’interroger sur les us et coutumes politiques et sociaux de sa propre société.

Il est difficile de résumer L’ombre en un trait de plume tellement c’est une œuvre foisonnante. Plus d’une vingtaine de personnages y sont mis en scène. Chacun possède une fonction très claire dans l’intrigue, grâce entre autres à un caractère archétypal, puisqu’ils sont tous issus des contes d’Andersen. Seul le savant, pivot de cette fable, est toujours présent, ou presque. Tout gravite autour de lui: l’évolution, la déchéance, puis le triomphe de l’homme pur. Ce triomphe final laisse entendre sans détour le discours humaniste qui est tissé subtilement en trame de fond au cours de l’histoire. Histoire débridée d’une ombre qui prend la place de l’homme dont elle fut toujours uniquement l’ombre ! Des effets surprenants sont proposés dans les didascalies (feu, décapitation, disparition à vue, géant et très petit homme), ce qui amène un défi de taille pour un metteur en scène et beaucoup de plaisir au lecteur dont l’imaginaire est sans cesse nourri.

La lecture de L’ombre m’a fait réfléchir, un sourire narquois aux lèvres: quelle galère que ce monde de pouvoir ! Un des personnages, Julie Djouli, chanteuse infiltrée dans la sphère politique, se demande d’ailleurs si le vent est en train de tourner, si les bonnes personnes deviennent à la mode. Eh bien, dans cette histoire, l’homme pur finit par triompher, c’est toujours ça de gagné !

Publié le 13 novembre 2010 à 13 h 45 | Mis à jour le 12 février 2015 à 18 h 49