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Numéro 123

Leonardo Padura

L’HOMME QUI AIMAIT LES CHIENS

Trad. de l’espagnol par René Solis et Elena Zayas
Métailié, Paris, 2011
671 pages
35,95 $

La littérature latino-américaine post-boom ne se laisse pas aisément catégoriser, avec des écrivains aussi singuliers que Roberto Bolaño, Horacio Castellanos Moya et Guillermo Arriaga. Il existe au moins un grand axe discursif, celui de la défaite. Avec la remise en cause de l’utopie socialiste, avec l’exil, les dictatures et les guerres civiles, nombre de romanciers ont puisé dans le désenchantement l’objet d’une critique acerbe de leur société, sur un mode non pas de la compromission néolibérale, mais bien de l’acuité et de l’espoir amers et désespérés. On le sait depuis la parution de sa tétralogie de romans policiers havanais, Leonardo Padura appartient à cette catégorie d’écrivains, qui comprend aussi Luis Sepúlveda, Paco Ignacio Taibo II, Jesús Díaz et Santiago Gamboa.

Padura est un romancier cubain du dedans, créant des œuvres qui ont dû contourner la censure et ruser avec elle. Dans L’homme qui aimait les chiens, il réalise son projet le plus ambitieux, tant sur le plan littéraire que politique. S’il a délaissé depuis un certain temps la forme policière, et s’il avait proposé un grand roman d’émancipation avec Les brumes du passé, Padura innove dans ce nouvel ouvrage en construisant un triptyque sans enquête, où le témoignage, les réminiscences, les filatures ne reposent pas sur le suspense, mais bien sur la reconstitution d’une période trouble de l’histoire mondiale, qui s’étend de la Révolution d’Octobre à la « période spéciale » cubaine. Le roman comporte trois récits entrelacés : la pièce maîtresse raconte l’exil de Léon Trotski, de la Russie au Mexique, en passant par la Turquie, la Norvège et la France ; le second suit celui qui deviendra son assassin, de la guerre d’Espagne à son geste fatidique; le dernier, narré cette fois à la première personne, suit les tribulations amères d’un romancier raté qui entend la confession, sur des plages cubaines isolées, du meurtrier détruit par le geste. À travers des jeux de dédoublements, de métamorphoses, d’allusions, d’analogies entre les trois protagonistes amoureux des chiens, Padura reconstitue, sur un mode à la fois évocateur et détaillé, l’amertume provoquée par les fabrications du réel, du rêve et du discours. Le roman s’emploie ainsi à cerner ce qui nous fait endosser des versions brumeuses du présent et du passé au nom de douteux slogans. Si la charge est à l’occasion un peu trop manifeste et appuyée, il n’en demeure pas moins que l’œuvre est forte, riche, se jouant de l’histoire et de ses discours pour mieux en restituer l’épaisseur.

Publié le 24 juin 2011 à 16 h 52 | Mis à jour le 24 mars 2015 à 16 h 21