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Numéro 122

Pierre Caron

LETENDRE ET LES ÂMES MORTES

Fides, Montréal, 2010
349 pages
24,95 $

Le Paul Letendre de Pierre Caron rappelle, obésité en moins, le policier de Rex Stout : tout comme son homologue se passionne pour les orchidées, Letendre pratique un métier qui devrait l’éloigner du crime et des enquêtes policières. Ni les fleurs de l’un ni les (presque) incunables de l’autre ne parviennent pourtant à ce résultat. À croire que le crime les aime. Limitons quand même l’amalgame ; Letendre se distingue de son illustre prédécesseur par sa mobilité, sa culture, son entregent.

Dans Letendre et l’homme de rien, il suffit qu’un message punaisé sur un babillard d’épicerie offre des « livres rares à vendre » pour que frétille le collectionneur. Il n’est ni distance ni décalage social qui tienne quand l’éditeur du Répertoire des livres de collection subit pareille tentation. Son instinct le guide bien, car l’intermédiaire fait lever un espoir débridé : « […] l’édition originale de 1776 des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos ». Espoir tronqué il est vrai, puisque seul le second tome est disponible. Le premier, sans lequel nul bénéfice n’est pensable, est-il hors de portée ? Le vendeur le promet pour le surlendemain. On se quitte en confiance. À compter de cette scène, Letendre est emporté par un vent de tempête. La transaction est suspendue par l’assassinat du vendeur, la piste du tome manquant conduit aux bibliothèques hier soumises à la règle moscovite, Prague devient la destination logique… Bref, Letendre joue les pigeons voyageurs, avec quelques risques en sus.

Dans Letendre et les âmes mortes, des ressorts analogues tirent de nouveau le collectionneur de ses ornières. Le hasard jette entre les mains de Letendre un manuscrit dont l’alphabet opaque ne lui cache la valeur que le temps d’un soupir. Nouvelle tempête et voilà Letendre à Moscou et dans la vie littéraire d’un siècle révolu. Le dénouement aura tous les attraits, même celui de la morale.

Dans sa production policière, Caron demeure le conteur qu’a fait apprécier sa Naissance d’une nation. Il endosse cependant avec tant de ferveur la livrée du collectionneur de livres rares qu’il ralentit la course de l’enquête. Quand grincent les engrenages d’une chasse à l’homme, est-il urgent de faire savoir que l’horloge de la tour du Sauveur date du XIXe siècle ou de s’extasier sur le Rococo de Paul Morand « dans l’édition originale, publiée chez Grasset, sous une couverture illustrée par André Doderet, et portant le numéro 634 » ? Tel lecteur s’inclinera avec admiration devant l’éclectisme du connaisseur qu’est assurément l’auteur, tel autre estimera qu’on le fait attendre. 

Publié le 25 mars 2011 à 14 h 17 | Mis à jour le 17 décembre 2014 à 18 h 45