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Numéro 91

Mohammed Dib

LES TERRASSES D’ORSOL

La Différence, Paris, 2002
223 pages
14,95 $

Sorte de suite à Qui se souvient de la mer, Les terrasses d’Orsol poursuit l’itinéraire initiatique si cher à Mohammed Dib. L’immense poète qu’on a également qualifié de père du roman algérien (un prix littéraire soutenu par une fondation de la Bibliothèque Municipale El-Méchouar porte même son nom) creuse encore davantage l’absence où aboutit un jour, une nuit, tout humain en quête de vérité. Avec ce roman, Mohammed Dib fait un tour d’écrou de plus : les lieux de l’action ­ Jarbher ­ et Orsol, ville d’origine du narrateur, apparaissent d’emblée aussi peu « localisables » que l’identité des personnages. Reconnaîtra qui le voudra Alger dans Orsol, mais l’essentiel est évidemment ailleurs, dans l’exil du sens et surtout, peut-être, dans la force du rêve, la puissance de la pulsion de connaissance.

Voilà donc Eid (Aëd, Ed), un chargé de mission devant quitter sa femme, Eïda, et sa fille, Elma. Il est envoyé à Jarbher pour « observer ». Quoi ? L’observation elle-même. Des terrasses ­ mieux encore de l’hôtel où il réside, situé sur les hauteurs de la ville ­, c’est à l’expérience de la vision, voire de l’éblouissement même, qu’il assiste. D’où le fait qu’il tombe sous le coup de la « malédiction de la lumière ». Étranger, il dévoile alors une fosse, absolument évidente, criante, dont personne ne parle. Comme si un secret, effacé, gisait au cur de l’existence, du discours, de la mémoire. Porté par un obscur désir de parole, Eid rompt le silence, ouvre le tombeau, appelle les fantômes en plein soleil. Apparaissent alors les signes d’une blessure béante, vide plein, césure, faille, caveau psychique d’une communauté embaumant sa folie.

Mais comment nommer cet innommable-là, fors les hallucinations auxquelles il incite ? Dire à l’autre, aux habitants, bienveillants, fiers, que des hommes vivent ? Sans basculer dans la folie, dans l’horreur ? Peut-être est-ce pour cela qu’Eid désigne un tel espace en jurant : « Sacré nom ! » Pourtant, pourquoi fallait-il exposer cet impossible, énoncer cet impensable ? Pour qui ? En vue de quoi ? Plus aucune certitude n’est donnée lorsqu’un être se quitte lui-même pour envisager le passage vers l’autre face de la vie.

Publié le 4 août 2003 à 16 h 28 | Mis à jour le 4 août 2003 à 16 h 28