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NUIT BLANCHE

En résidence d’écriture en 2020, l’autrice s’est imprégnée de la capitale tchèque qui lui a inspiré ce recueil de 29 nouvelles. Le motif du pont, comme métaphore des liens perçus en errant dans la ville, s’avère fécond.

Tous sens en éveil, comme submergée par ses perceptions, la narratrice à peine arrivée crée dans le premier texte, qui n’est pas encore narration, un patchwork de flashes et d’images éparses, tableau vivant de la ville à découvrir.

C’est bien de cela qu’il s’agit, aller, çà et là dans la ville de Kafka pour trouver l’inspiration, l’écriture pour mieux voir en soi et hors de soi. Lieux historiques, monuments architecturaux, plaques commémoratives s’invitent dans ses récits. Ici, le palais Czenin par la fenêtre duquel un homme a sauté jadis à l’arrivée des Soviets. Là, l’église Saint-Nicolas à l’architecture baroque où la narratrice vibre au Requiem de Mozart interprété par une chorale. La toponymie des rues en langue tchèque lui rappelle la difficulté de communiquer avec les locaux et accentue le sentiment de solitude. Rien de mieux pour aiguiser le sens d’observation, comme à la station de métro Anděl où la silhouette d’un ange surplombe la place. Attirée par le mouvement de foule qui repousse un mendiant jouant du violon, elle lui imagine des ailes, fait de lui un ange que personne sauf elle ne sait voir. Le fantastique apparaît encore ailleurs alors qu’à la manière de Kafka elle perçoit des têtes d’insectes chez les femmes du groupe dont elle cherche à se distancer. Cette nouvelle, « Mutations », est sans doute la plus personnelle : elle transpose dans la fiction un conflit avec des pairs dont elle réussit à se détacher pour prendre son envol.

Invitation vers un ailleurs, avec ses références historiques, littéraires, musicales et architecturales, ce quinzième ouvrage de l’écrivaine est remarquable par sa qualité d’écriture avec notamment l’emploi plutôt rare de tous les pronoms de narration possibles, quoique en gardant toujours la même focalisation interne, manière de créer différents effets allant de l’identification à l’objectivation. Quant à la métaphore du pont créée dans chacune des nouvelles, sous forme de trait d’union entre la vie et la mort par les livres, de « passerelle ténue » entre une mère et sa fille, de courant qui passe entre les êtres, du groupe d’entraide ou du lieu d’autrefois revisité, etc., elle illustre la poésie des ponts de Prague.

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