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Mario Delgado-Aparain, Luis Sepúlveda

LES PIRES CONTES DES FRÈRES GRIM

Trad. de l'espagnol par Bertille Hausberg et René Solis
Métailié, Paris, 2005
189 pages
32,95 $

L’idée paraissait prometteuse : un romancier chilien et un autre uruguayen inventent une correspondance, où deux chercheurs loufoques et passionnés, chacun dans son pays, échangent sur les pérégrinations de jumeaux, héros populaires de chansons grivoises et bêtes de cirques. Ces frères Grim, au cœur des recherches de nos deux éminents rats de bibliothèque et cueilleurs d’histoires orales, sont surtout le moyen de tracer un portrait succulent des milieux populaires des deux pays. C’est certes une manière inventive de noter les ressemblances entre ces contrées, mais le mélange de lettres, d’anecdotes moqueuses, de verve débridée, d’écriture faussement érudite et d’inspiration universitaire, de notes de bas de pages sans pertinence et de glossaire caustique ne réussit pas à révéler une critique du travail universitaire. Non pas que cet exercice de style, auquel les auteurs semblent prendre plaisir, choisisse mal sa cible, mais la correspondance s’étire sans qu’émerge l’histoire des Grim. Au contraire, à mesure que l’échange épistolaire se développe, les mésaventures des facteurs qui livrent les lettres au péril de leur vie, des chercheurs confrontés à des conditions de travail exécrables et des personnages périphériques font écran à la biographie d’Abel et de Caïn Grim. Ceux-ci sont relégués aux marges de leur propre histoire et emmêlés dans les détails insignifiants auxquels les confinent les chercheurs. Ainsi, ce sont les dynamiques cultures populaires chilienne et uruguayenne qui peinent à occuper la place qui leur revient. De même, toute la dimension mythique associée au nom des jumeaux est escamotée par l’accumulation de digressions. Au final, ce roman épistolaire, parodie d’édition savante d’un échange érudit, se lit comme un récit irrévérencieux, à l’humour politisé, d’un siècle de cirque, de carnaval, de musique, de poésie improvisée, où devrait se révéler le dynamisme de peuples inventifs malgré les aléas de dictatures féroces. Sous le jeu littéraire de la parodie, c’est paradoxalement la force de l’invention qui s’exprime, n’y parvenant que par des détours.

Publié le 28 février 2006 à 12 h 59 | Mis à jour le 19 décembre 2014 à 20 h 43