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NUIT BLANCHE

C’est un beau roman, à mi-chemin entre la Comtesse de Ségur et Nabokov. Un récit naïf et violent, à fleur de peau, difficile à commenter parce qu’il n’y a pas véritablement d’histoire à raconter : deux femmes et un homme (une psychanalyste alcoolique, une putain et un musicien) se croisent, s’aiment, se déchirent. Cette histoire d’amour et d’inceste, de sexe et de mort, n’aurait rien de très original sans la crudité des descriptions et la vérité des personnages. Retour du refoulé : récits croisés de trois vies brisées.

Au commencement, une petite fille délurée qui grimpe aux arbres, qui aurait voulu être un merle et qui adore les histoires d’horreur que lui raconte sa grand-mère parce que les « monstres du dehors » lui font oublier « ceux qui vivent en dedans ». Cette fillette ne ressemble pas aux enfants de son âge : d’abord parce que son rapport au monde tient du « réalisme magique », ensuite parce qu’elle jette sur son entourage un regard d’une lucidité glaçante. La mort de la grand-mère, le départ du père, l’incompréhension de la mère vont faire de cette enfant légère et confiante une adulte désenchantée et nihiliste. Elle se prostitue. Un soir, elle suit le musicien et se met à l’aimer compulsivement, parce qu’il a les yeux gris comme son père. Elle dénie sa stérilité, veut un enfant, obstinément, lui s’y refuse ; on apprend qu’il a déjà été père, qu’il a abandonné femme et enfant, qu’il a couché avec sa fille et qu’enceinte de lui elle s’est pendue. Entre la putain et le musicien, un troisième personnage, tout aussi défait, cherche sa place : psychanalyste, alcoolique, incapable d’assumer son homosexualité, elle se meurt d’amour, en silence, pour son amie la putain. C’est elle qui portera l’enfant désiré. Mais il est déjà trop tard.

Ce premier roman d’Andrée Laberge est écrit avec minutie, comme on pratique une autopsie. L’auteure se sert de l’écriture comme d’un scalpel, elle fouille, creuse les mots jusqu’à trouver la chose, la nature concrète du réel sans apprêt. Ses personnages disent « je ». Leurs récits se suivent, se mêlent, s’inscrivent dans le présent, reviennent sur le passé, sans rupture marquée, comme un lâcher de mémoire. Peu importe qui parle, c’est du pareil au même : ça parle. Ils disent la même chose, leur mal d’amour. Tous les destins brisés se ressemblent un peu.

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